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L'Ardèche, dans le verre et dans l'assiette

Chacun a "son" Ardèche. Les uns ne jurent que par ces salaisons d'une saveur inégalable nées de cochons qui ignorent tout du béton. Les autres portent aux nues cette châtaigne distinguée d'une appellation d’origine contrôlée, ou encore le picodon, ce petit chèvre dont on assure qu'il n'a d'autre rival que sa version drômoise – de l'autre côté du Rhône. Les esthètes évoqueront les paysages, ces monts et plateaux agrestes formant la bordure orientale du Massif central, préservés de l'urbanisation grâce à leur position à l'écart du grand axe reliant l'Europe du Nord à la Méditerranée. Bien peu parleront des vins. Pourtant, l'Ardèche viticole mérite d'être (re)découverte. On connaît les anciens vignobles proches du Rhône. On voyagera ici au cœur de la région, terre de traditions et d'expérimentations.

© R. Sabatier

DANS LE VERRE

L’Ardèche est proche de ces régions rhodaniennes très tôt romanisées et plantées. Les Romains firent de la région une terre d’élection de la vigne. Puis on oublia jusqu’à l’existence d’un vignoble, même si les villages cutivaient toujours quelques arpents en vue d’une consommation locale. Le pire vint avec l’arrivée des cépages hybrides, dont le jacquez, finalement interdits de culture en 1935, année de naissance des appellations d’origine contrôlée. Un bannissement confirmé par les instances européennes. Ces hybrides ont fait les beaux jours de l’Ardèche viticole qui a vendu en vrac 99 % de sa production – des vins réputés "améliorateurs" de ceux du Midi ou d’Algérie.
Tout pourtant n’a pas été maudit, loin de là en Ardèche. Les très nobles cornas et saint-joseph, sans parler du confidentiel saint-péray, tous AOC de longue date, affichent sur leurs étiquettes un "07" sans rougir. Et quatre communes de l’extrême-sud du département, voisines de Bourg-Saint-Andéol, n’ont-elles pas été admises depuis des lustres dans l’appellation régionale côtes-du-rhône ? Ces vignobles anciens sont assez proches du Rhône. La renaissance viticole du Vivarais et des coteaux ardéchois remonte, elle, aux années 1980.

Une mosaïque de terroirs
La région est riche d’une mosaïque de terroirs : terres caillouteuses de garrigues, marnes calcaires et sablo-argileuses. Des contrées balayées pour certaines par le mistral, où poussent le figuier, l’olivier, le chêne truffier et les pins, maritime ou sylvestre. Bref, tout ce qu’il faut pour constituer un bel et bon vignoble. L’arrivée en 1980 de Louis Latour, l’un des grands du négoce bourguignon, du côté d’Alba-la-Romaine, déclenche une prise de conscience. Qu’un ténor du chardonnay décide de planter ce cépage de renommée internationale sur des terres que l’on imaginait vouées aux seuls hybrides a réveillé des ambitions. A la coopérative d’Alba, on l’admet volontiers : "Nous avons vinifié les premières cuvées de Louis Latour, avant que ses propres chais soient installés. Nous avons pris des leçons et revu nos pratiques." Latour, le pionnier, entraîne derrière lui Georges Duboeuf, figure du Beaujolais qui y joue le registre du gamay. Des vocations naissent.

Une collection de cépages
Quels cépages pour ces vignobles renaissants ? Les hybrides ont disparu du paysage, ce qui fut tout bénéfice, mais on s’en prit aussi à d’autres variétés avec moins de discernement parfois. "Tous les vieux carignans ont été arrachés à l’aide de primes", observe Jérôme Jouret, un trentenaire bien décidé à marquer la région de son empreinte. En conversion à la culture biologique, il signe des cuvées "sans soufre" et n’hésite pas à en composer à base de cépages de piètre réputation, tels le carignan et l’alicante. Il en ressort de véritables pots d’épices réglissées dans ses bouteilles de Pas-à-Pas. L’homme reflète l’évolution de la production ardéchoise : son père était à la coopérative, lui-même y apporta son raisin pendant dix ans avant d’élaborer ses premières bouteilles en 2006. Lui ne s’est pas tourné vers les cépages bourguignons ou beaujolais mais, s’inspirant des vignerons de Saint-Joseph ou de Cornas, a misé sur la syrah. Pour en tirer une cuvée Fontaury, un vin aux notes de violette, riche de matière mais d’une rare élégance.
De la syrah encore, et du viognier, au domaine du Bréchon à Gras où Raoul et Rémy Dumarcher recourent à la palette des cépages de la vallée du Rhône septentrionale, pour mettre en valeur leurs 22 hectares situés à 380 mètres d’altitude. Ces deux vignerons conjuguent aussi la syrah et le merlot en un assemblage mariant le Rhône et le Bordelais.
Mariage encore, typiquement rhodanien celui-ci, entre les parties méridionale et septentrionale de la vallée, entre grenache et syrah, chez Jean-Christophe Rossi. Conseil en entreprises, il a rompu avec les cols blancs pour se lancer en 2002 sur 6 hectares de terres, installant le caveau de son domaine Valla des Laures dans ce qui fut le cachot du village de Saint-Montan. Classique dans l’assemblage des cépages, il l’est moins dans la méthode de vinification : il encuve des grappes entières, non-éraflées, ce qui a pour effet de durcir des vins qui demandent quelques années de patience pour trouver la souplesse et leur pleine expression.
A Saint-Remèze, il y eut un abbé Dubois qui fit carrière de missionnaire du côté de Madras. Ses lointains descendants se sont installés en 1983 dans le clos qui en porte le nom. Aucune religion, ici, ou plutôt toutes, pratiquées dans un syncrétisme joyeux : tous les cépages y sont représentés, qu’il s’agisse de la syrah, du gamay ou du merlot, du grenache blanc, de la marsanne ou du viognier. Ce dernier bénéficiant d’une cuvée en vendanges tardives aux arômes aussi subtils que déroutants.

Un département et cinq appellations
Lorsque toutes ces initiatives fleurissent, l’Ardèche compte déjà quatre AOC : saint-péray, depuis 1936, les côtes-du-rhône (1937), cornas (1938) et saint-joseph (1956). Comme pour toutes les appellations d’origine, la liste des cépages recommandés et autorisés est fixée par décret ; elle est plus ou moins longue : une seule variété en cornas (la syrah), 13 en côtes-du-rhône. Dans les terres ardéchoises regagnées à la vigne règne une joyeuse anarchie : le gamay voisine avec le cabernet-sauvignon, le merlot avec le grenache, la syrah avec le pinot noir et le chardonnay avec le viognier, sans compter ce chatus, authentiquement ardéchois. Quant aux terroirs, variés par leurs sols, leurs altitudes et leurs microclimats, leur seul dénominateur commun est leur identité ardéchoise. Cette diversité incite souvent les vignerons à préférer la catégorie plus souple des vins de pays : de nombreuses cuvées sont produites sous la bannière "Vin de pays des coteaux de l’Ardèche".
Il n’en demeure pas moins qu’une aristocratie s’est imposée. Ainsi est née en 1999 l’AOC côtes-du-vivarais, ardéchoise à 80 % avec 9 communes du sud du département, et gardoise pour le reste. Deux cépages principaux, identitaires, pour les rouges et les rosés : grenache et syrah, et des terroirs bien délimités, propres à conférer aux vins leur caractère rocailleux et gourmands à la fois.

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