avr 11

Givry, au sud de Beaune, à l’ouest de la Saône et de Chalons, au cœur de la Bourgogne. Dans les parages, les Sarrazin père et fils collectionnent les coups de cœur. Le dernier en date a été attribué au Champs Lalot 2010 dans le Guide Hachette 2013. Les derniers en date plus exactement, car le domaine décroche aussi, dans cette même édition, la plus haute distinction pour ses premiers crus La Grande berge 2010 rouge et Les pièces d’Henry 2010 blanc ! Un exploit unique de mémoire de Guide…


Au hameau de Charnailles
Charnailles, un hameau du village de Jambles, peuplé d’une cinquantaine d’âmes est le berceau de la famille Sarrazin, de père en fils depuis toujours. Aux temps agités de la Révolution, les villageois avaient pris le château, une haute bâtisse sans charme flanquée d’une tour ronde, et en avaient chassé le seigneur du lieu. Jean-Baptiste Sarrazin était à la tête de la jacquerie. Le château a perdu de son lustre d’antan, et les heures ont repris leur cours paisible à Charmailles. Au milieu des années 1960, Michel Sarrazin s’attela à remettre en état la vigne familiale. Il replanta les coteaux de pinot noir et chardonnay, et remplit sa cave de tonneaux et de fûts. Il se mit à son compte et son vin en bouteilles. Deux de ses fils, Guy et Jean-Yves, le suivirent après un passage au lycée viticole de Beaune. « Nous n’avons pas fait de brillantes études, dit Guy. Nous voulions surtout revenir vite sur le domaine. » Ils connaissaient déjà la partie et ne rêvaient ni d’autre chose ni d’ailleurs.


Le terroir des Sarrazin
Le domaine étend son vignoble entre Givry et Mercurey (en Côte Chalonnaise), et aussi sur Maranges (à l’extrême sud de la Côte de Beaune), en parcelles éparpillées. Les Champs Lalot se trouvent sur Dracy-le-fort, à l’extrême nord de l’appellation givry, et constituent, avec 22 ha, l’une des plus grandes superficies de l’AOC, à mi-pente, sur des coteaux exposés à l’est. « Ils nous donnent des vins friands, plaisants, qui explosent au nez et en bouche avec des arômes de bigarreau et des tanins soyeux. C’est notre cuvée de référence », dit Guy Sarrazin. Quant à la Grande Berge, au hameau de Poncey, en givry premier cru, elle est plantée de très vieux pinots noirs de soixante-dix ans d’âge, sur un coteau pentu très calcaire. « Là, les vins sont plus austères sur la jeunesse, mais ont plus de profondeur et de puissance, plus d’opulence au vieillissement. » Son nom évoque les premiers contreforts bordant la vallée de la Saône.


La tradition bourguignonne
A la vigne, les méthodes restent traditionnelles: labours d’hiver et de printemps, lutte raisonnée, et d’importants travaux en vert. « Nous visitons chaque pied cinq à six fois pour tailler, ébourgeonner, éclaircir, explique Guy Sarrazin. Cela a un coût. Nous employons dix salariés à plein temps. Mais c’est le choix de la qualité. Il nous faut de beaux raisins. » Le pinot noir, cépage délicat, impose ce régime. Sa peau est fine, il est sujet à la pourriture grise et ici on l’effeuille du côté nord, pour sécher les grappes. Sa peau fine émettant peu de couleur, il faut le vendanger très mûr. « C’est l’inconvénient des vins de mono-cépages, dit Guy. Les années difficiles, on n’a pas de parachute. Pas de possibilité d’affiner des assemblages. » A la cave, priorité à l’authenticité. « Nous travaillons la notion de terroir et nous pratiquons une vinification douce qui ne lisse pas les différences et les particularités. » Enfin, les Champs Lalot sont élevés en barriques neuves de François Frères à Saint-Romain, durant douze à dix-huit mois. Et le résultat est souvent remarquable, à l’image du millésime 2010, un vin tout en fruit, plein de concentration, aux tanins ronds et soyeux.

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fév 05

La bécasse, au long bec et au plumage roux moucheté, la discrète des sous-bois d’hiver qui s’envole au crépuscule, est une proie de choix pour les chasseurs. L’oiseau entouré de mystères et de légendes est l’emblème du Domaine de la Mordorée. Les dégustateurs du Guide Hachette ont célébrée cette Reine des Bois : « Elle parade dans une robe grenat soutenu aux reflets violines. Elle livre des parfums puissants de fruits mûrs et de boisé torréfié. La même puissance marque le palais, généreux, riche et long, tapissé d’arômes d’épices douces (cannelle) et de fruits noirs et rouges à maturité. Une réelle élégance et une sensation de douceur ».


Un retour à la terre
Christophe Delorme et son père Francis n’étaient pas de purs vignerons à l’origine, même si la famille possédait une douzaine d’hectares de vignes à Tavel et en côtes-du-rhône. Francis était le chef d’une entreprise textile de deux cents employés à Bagnols-sur-Cèze, fabriquant entre autres des scaphandres pour les centrales nucléaires. Mais en 1986, il décida de changer de cap et choisit la vie des champs. Père et fils entreprirent de bâtir une cave et des chais au cœur du domaine familial, puis achetèrent une première parcelle à Lirac. Une nouvelle vie commençait. Au fil du temps, la Mordorée s’agrandit, avec en 1989 deux hectares et demi de châteauneuf-du-pape, étendus plus tard à quatre et demi. « Notre fleuron », s’émerveille Christophe Delorme, « situé sur le plateau de La Crau qui est le plus beau terroir de Châteauneuf-du-Pape », des galets roulés et des sables du Rhône sur des veines d’argiles bleues. Là, les ceps les plus jeunes datent de 1945, les plus vieux de 1910-1920. Des grenaches pour l’essentiel. Le domaine de la Mordorée compte à présent une cinquantaine d’hectares, dont les derniers 75 ares furent acquis en 1992 en AOC condrieu, sur un coteau abandonné. Il a donné ses deux premières barriques en 2009.


L’écosystème de la Mordorée

Dès les débuts, une ambition fut affichée : le respect de la nature. « Nous sommes arrivés avec un regard neuf, pas engoncés dans des traditions. Pour nous, dit Christophe Delorme, la façon d’obtenir un résultat est au moins aussi importante que le résultat lui-même. La fin ne justifie pas tous les moyens ». Le domaine sera certifié bio en 2013, au terme de sa conversion. Des essais de biodynamie ont été conduits. « Être vigneron pour nous, c’est avoir les pieds dans sa terre, comme des racines, pour essayer de percevoir ce que la vigne ressent et vinifier ses fruits chaque fois différemment ». Et il ajoute : « Mon plus grand bonheur à l’automne, c’est de voir les vers de terre qui travaillent. Le terroir est vivant ». La Reine des Bois est composée de grenache à 90 %, de 10 % de mourvèdre et le reste de syrah, counoise et vaccarese. L’autre fierté du domaine est « La plume du peintre », sa cuvée de pur grenache du plateau de La Crau. Un vin rare : il n’est sortie que deux fois en vingt ans, la dernière en 2005. La plume du peintre est une plume très particulière de la bécasse, elle n’en possède qu’une à chaque aile, et les moines des abbayes l’employaient pour leurs enluminures.


L’œil de Robert Parker
Dans le Parker illustré de 2006, qui répertorie les 155 plus beaux domaines de France et du Monde, la Reine des Bois de la Mordorée, « domaine exceptionnel » obtient les meilleures des notes, jamais moins de 93. Et la note maximale : 100/100 pour le 2001, qualifié de « Légende des temps modernes ». Qu’ajouter de plus ? Le critique-star américain conclut : « Tout le mérite en revient au grande et beau Christophe Delorme, un terroiriste passionné ». Lequel se réjouit : « Pas besoin d’exister depuis 300 ans, la preuve ! » Et les nombreux coups de cœur du Guide Hachette glanés au fil des ans le confirment.

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déc 20

« La robe d’un pourpre profond est animée de reflets rubis scintillants. Le bouquet se révèle à la fois intense et subtil, toasté et torréfié en première approche, avant d’évoluer sur de fines notes de cerise mûre, de cassis et d’épices douces, rehaussées par une nuance de mine de crayon et de fumée. L’attaque est suave et soyeuse, prélude délicat à un palais riche, ample et dense, tapissé de tanins veloutés extraits avec une douceur rare. En finale, la menthe poivrée se mêle longuement à la réglisse et à une noble amertume qui apporte du tonus et de la complexité. Un pomerol caressant et élégant, hors catégorie » : ce n’est pas une critique, c’est un poème. Comme le laissent entendre les dégustateurs du Guide Hachette Petrus, ce n’est pas un vin, mais une légende de vin.

 

 

Naissance d’une légende
Petrus appartenait aux sieurs Brilhouet et Courolle, bouchers à Libourne, quand en 1770, Antoine Arnaud, fils de meuniers de la cité, s’en rendit acquéreur. La famille Arnaud conserva son bien pendant plus d’un siècle, avant de s’en dessaisir en 1917 au profit du gérant de la propriété, Sabin-Douarre. C’est alors qu’entra en scène celle qui fut la première figure de la légende du Petrus. Sabin-Douarre avait ses habitudes à l’hôtel Loubat, en face de la gare, la meilleure table de Libourne. Et Edmonde Loubat, la maîtresse des lieux, outre ses talents de cuisinière, ne manquait pas d’entregent. En 1923, cette femme avisée parvint à acheter à son fidèle client une majorité de ses parts dans ce vignoble, qui lui semblait digne d’intérêt. Elle régla le reliquat vingt ans plus tard. Mais dans l’entre-deux-guerres enfoncé dans la Grande Dépression, le vignoble de Bordeaux ne brillait pas par son rapport, malgré toute l’énergie qu’Edmonde dépensa à faire reconnaître son incomparable Petrus, les crus du Libournais étaient encore devancés par ceux du Médoc qui tirait prestige du classement de 1855. Ce n’est qu’à partir de 1950 que Petrus prit son irrésistible envol.

 
Le favori des Kennedy
Edmonde Loubat avait entre-temps trouvé son alter ego : Jean-Pierre Moueix, négociant à Libourne qui la rejoignit en 1947. Il n’était pas un étranger sur la rive droite ; ses parents corréziens s’étaient installés avant-guerre au Château Fonroque à Saint-Émilion. Les deux partenaires n’allaient pas ménager leurs efforts pour faire reconnaître leur vin à travers le monde − la nouvelle frontière qu’ils fixaient à Petrus. Elle réussit à imposer son vin au banquet de mariage de la Reine Elisabeth II en 1947. Lui, sa valise de Petrus en main, traversa l’Atlantique en Lockheed quadrimoteur, fit escale au Groenland, et alla le faire déguster à quelques « yankees » d’influence, comme Albert Einstein ou la famille Kennedy. Les Kennedy, conquis, en firent leur vin fétiche à la Maison Blanche. Quand Edmonde Loubat mourut en 1961, sans enfants, Petrus fut partagé entre son neveu et sa nièce. Le premier vendit ses parts trois ans après à Jean-Pierre Moueix, la seconde en 1969 au fils aîné de Jean-Pierre, Jean-François, aujourd’hui le propriétaire de Petrus avec ses enfants.

 

Jean-Claude Berrouet : le règne d’un fidèle
La dernière figure de la saga, Jean-Claude Berrouet, rejoignit Petrus en 1964. Un jeune œnologue basque de vingt-deux ans venu à Petrus faire ses premières armes, et qui devait exercer ses talents sur le cru jusqu’à l’âge de la retraite, le 31 décembre 2007 : quarante-quatre ans de fidélité. Son fils Olivier a pris aujourd’hui sa succession. « Mon père avait une complicité quasi-filiale avec M. Moueix et une grande admiration pour lui », explique Olivier. Le patriarche s’en est allé en 2003. « Leur credo se résumait dans une constante : la rigueur, toujours la rigueur. Mon père avait une énorme liberté d’action, sans aucune pression vis-à-vis des critiques par exemple. Il était là pour exprimer le meilleur de Petrus. » Sa marque de fabrique ? « C’est justement de ne pas laisser de marque. Il voulait laisser s’exprimer le site et l’année climatique, et favoriser une constante adaptation au raisin. Car si la technique domine, on se répète. Mieux vaut être peu interventionniste, mais dans le doute permanent et dans la précision, c’est ce que je retiens de lui. » Conséquence de cette exigence : il n’y a pas de « petit Petrus », on ne propose pas de Petrus dans les millésimes insuffisants. Pas de Petrus en 1956, 1965 et 1991. Très peu en 1963, 1968, 1977 ou 1984.

 

Les racines d’une légende
Le mystère de Petrus se trouve dans les profondeurs. Situés sur la haute terrasse de Pomerol, une butte culminant à 40 m d’altitude, ses 11 ha 48 a 58 ca reposent sur un terroir unique : une boutonnière d’argiles bleues extrêmement fines, d’une épaisseur de huit mètres sur un lit de crasse de fer. Tout est là. Toute la différence. Cette formation géologique datant de quarante millions d’années est faite d’argiles gonflantes (smectites) qui retiennent fortement l’eau, limitant ainsi l’alimentation de la plante, tout en constituant une réserve nourricière lors des étés chauds. Une régulation naturelle équilibrant le cycle des saisons. Les racines des merlots y puisent une fraîcheur bienfaisante. « Cela donne aux vins une épaisseur, une chair, un charme extraordinaire », dit Olivier Berrouet. « Ensuite, il s’agit de respecter les fondamentaux. » La précision avant tout. Pour les travaux en vert, «On s’adapte en permanence au climat. Ne pas faire le geste de trop et ne pas agresser le pied de vigne.» Pour le choix de la date des vendanges, « Le moment fondamental qui fixe le plafond de la qualité. Le jour exact où on devine qu’on ne pourra pas aller plus loin. On est trois à décider, Christian Moueix, mon père et moi-même. On va déguster les baies, les analyses ne sont que des garde-fous. Il faut être le plus précis possible. » Les vinifications enfin : « On les guide selon le ressenti de l’année et selon la météo des parcelles. Là encore, tout excès est néfaste. Il faut savoir ne pas aller trop loin. Une grande précision est nécessaire pour ne pas détruire l’équilibre et l’harmonie du vin. » Et la sélection est de plus en plus draconienne avec le temps. Petrus fournissait 40 000 bouteilles jusqu’en 1985 ; pas plus de 30 000 aujourd’hui.

 

Une folle passion
Les meilleures des grandes années unanimement reconnues sont 1929, 1947, 1950, 1959, 1961, 1962, 1970, 1982, 1989, 1990, 1998, 2000, 2003, 2005, 2009. En furetant sur les sites Internet de vente, on découvre le Petrus 2009 à 2 650 € HT et à 7 950 € HT la caisse de trois flacons. Une bouteille coûte à peu près le prix d’une baguette de pain quotidien durant huit ans ! Le 2000 s’affiche à 6 834 € ! Autrement dit, Petrus ce n’est pas un vin, c’est un rêve. Excessif ? « Petrus vaut le prix qu’on lui donne », justifie Olivier Berrouet. « Cela tient à sa rareté, mais aussi à ses qualités. Petrus est un mythe par l’engouement extraordinaire qu’il suscite. Et pas un mythe éphémère ». Et il ajoute : « Mais quand on y est tous les jours de l’année, on reste humble, les pieds sur terre. Il faut désacraliser les choses pour travailler sereinement. » La gloire, disait Sénèque, est l’ombre de la vertu…

 

 

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nov 28

Un joli coup de cœur pour Claude Geoffray, du côté de Brouilly, attribué par les dégustateurs du Guide Hachette des Vins 2013: « Un nez de menthol et de vanille typique du chêne, agrémenté de notes de fruits confits. Une bouche gourmande, ample et séveuse… » Allons voir.


La colline de Brouilly
Elle s’élève en solitaire dans le paysage du haut de ses 480 mètres. Depuis la chapelle plantée sur son faîte, on voit onduler tout autour une frisure de coteaux aux dos chargés de vignes. Le château Thivin niche sur ses flancs dans la géométrie des vignes, enrobé de verdure, avec ses deux tours pointues, sa cour pavée et ses toits de tuiles vernissées. Claude Geoffray y entretient 25 hectares partagés en 7 parcelles, de la Chapelle au sud, la plus élevée, Godefroy à l’est, aux Griottes de Brulhié, l’ancien nom de Brouilly. Les pentes des coteaux sont rudes et par endroit l’inclinaison avoisine les 50%. La pierre du sous-sol renferme des roches éruptives, porphyres et diorites, mêlées à l’argile. Le gamay noir à jus blanc, le cépage roi du Beaujolais, exprime là toute sa tendre vigueur. Le côte-de-brouilly est l’un des dix crus du Beaujolais. Six générations de Geoffray se sont succédé au Château de Thivin. Et tous les hommes portent le nom de Claude, jusqu’aux petits derniers, Tobias-Claude, Nicolas-Claude et Florina Lavinia Claude ; la relève est prête.


Zaccharie le bâtisseur
Zaccharie Geoffray, un fermier des environs, avait acheté aux enchères le Château Thivin le 8 Juin 1877, une mauvaise année de gelées et de phylloxéra. Deux hectares de vignes entouraient la bâtisse. Cette ancienne terre noble fut au XIIe siècle la propriété du Sire de Beaujeu, Humbert III, puis des chanoines de Sainte Irénée de Belleville, ensuite du marquis de Vichy, avant de devenir bien national à la Révolution et d’être repris par un avocat du Parlement nommé Thivind, qui lui légua son patronyme.
Le fils de Zaccharie, Claude le premier du nom, agrandit le domaine et les vignes, puis Claude, deuxième du nom, de retour de la Grande Guerre, entreprit de le faire connaître. Epaulé par son épouse Yvonne, ce dernier fut l’un des artisans majeurs de la naissance de l’appellation côte-de-brouilly et un défenseur ardent du vignoble avec la création de la Maison du Beaujolais en 1953. Leur neveu Claude, le troisième, poursuivit leur œuvre et fut lui-aussi une figure marquante du Beaujolais.
En 1977, l’actuel propriétaire Claude Geoffray, représentant la cinquième génération, prit les rênes du Château Thivin, rejoint en 2007 par son fils Claude-Edouard, après une formation en viticulture et œnologie à l’école de Changins en Suisse.


Colette aux vendanges
Dans l’après-guerre, le Château de Thivin accueillait une cour de joyeux compères, attirés par Claude et Yvonne Geoffray pour célébrer le culte de l’amitié et du Beaujolais. La grande Colette y vint s’encanailler : « La cour couverte résonnait de voix, de roues, de pas lourd-chaussés, car les quarante vendangeurs du domaine descendaient à leur repas, escortés de leur gaillarde et vineuse odeur. J’aurais bien voulu les suivre », écrivit-elle lors des vendanges de 1947. Un groupe d’artistes et de journalistes, du Figaro et du Canard enchaîné, de fameux gastronomes et ripailleurs du temps, tels Curnonski, Kléber Haedens, Raymond Souplex et Marcel Grancher, fondèrent un jour, dans la salle des vendanges du Château, l’Académie Rabelais, qui existe toujours. Tous œuvrèrent grandement à la renommée de ce coin du Beaujolais. Ils avaient fait leur devise du mot de François Rabelais : « L’appétit vient en mangeant, la soif s’en va en buvant. »


Certifié Terra Vitis
« On ne peut pas cultiver un vignoble pendant six générations sans avoir le plus profond respect de ses sols et de leur environnement », estime Claude Geoffray. Il a obtenu la certification Terra Vitis. L’organisme préconise une viticulture durable et raisonnée. Le cinquième engagement de sa charte prescrit de « favoriser le développement de la biodiversité en maintenant un écosystème vivant. » Il est appliqué au Château Thivin : entretien et replantations de haies, refuges d’insectes au bord des parcelles, semis d’herbes et de fleurs entre les rangs, composts et labours superficiels. Après, comme le dit Claude Geoffray, « une fois que l’on a pris toutes les précautions pour encaver une vendange de qualité, il n’y a plus grand chose à faire. La technique est l’ennemie des vins de terroirs ». La cuvée Zaccharie est issue de l’assemblage des plus vieilles vignes, venant des parcelles de La Chapelle et Godefroy, et son élevage est plus long, de 10 à 12 mois en barriques bourguignonnes de 228 litres et de un à dix vins. De Claudes en Claude, le Château Thivin des Geoffray entretient sa légende et vieillit bien.

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oct 24

« Les senteurs, d’une grande finesse, évoquent le tilleul puis la pêche, avec une note grillée. Le palais sait se montrer rond et gras avec élégance. Riche en arômes de fruits exotiques, il se distingue par sa persistance. » Voilà comment les dégustateurs du Guide Hachette des Vins ont expliqué leur coup de cœur pour l’œuvre d’un vigneron exigeant et radical : Jean-Pierre Frick. L’un des premiers convertis au bio (1970) et à la biodynamie (1986) en Alsace.


Souvenirs : la polyculture de naguère
Jean-Pierre Frick se souvient… Le vieux cheval Lodi traînant la charrue. Théodore, l’aide à tout faire à la ferme. Son père Pierre, qu’il accompagnait dans la camionnette remplie de caisses de pinot blanc, 18 bouteilles par caisse, qu’ils allaient livrer aux bistrots à Paris ou à Troyes. Le grand-père César emportait, lui, ses tonneaux à Mulhouse, quand sa récolte le permettait. Les Frick sont venus de Suisse il y a des siècles, de la vallée de Frick, dans le canton d’Argovie, à l’est de Bâle. Comme s’exilèrent de nombreuses familles fuyant les dévastations de la guerre de Trente Ans. « Avec les dernières générations, les habitudes ont changé », remarque Jean-Pierre Frick. Autrefois, les paysans d’ici avaient des herbages, des céréales, quelques vignes, quelques vaches. Il existait même une laiterie à Pfaffenheim. Durant les années 1960, un mouvement de troc s’intensifia entre les gens du village et des communes avoisinantes : des prés contre des vignes, 7 ares des uns pour 1 are des autres. Le vignoble s’agrandit et le nombre des vignerons à part entière, élaborateurs de leurs vins, augmenta petit à petit.


Le bio, une tradition familiale
Son père se lança dans l’agriculture biologique dès les années 1970 – une décennie avant que les pouvoirs publics français ne définissent, en 1980, l’agrobiologie. Et Jean-Pierre, après son brevet obtenu à Avize, en Côte des Blancs champenoise, et son apprentissage chez des vignerons bio de Suisse et d’Allemagne, poursuivit dans cette voie. Avant de franchir un pas supplémentaire en 1981 et d’adopter la biodynamie. Son engagement militant pour la nature l’a conduit également à animer, durant vingt-cinq ans, la Foire bio de Rouffach, qu’il avait lancée avec son ami et condisciple Henri Bannwarth.


Le grand cru Steinert, le « pierrier »
L’étymologie du mot Steinert (de Stein : la pierre) dit tout du sol. Un terroir composé de calcaires durs, et non de craie friable. Autrefois on ramassait les pierres et les cailloux pour construire les murets des talus. Les vignes du grand cru Steinert montent jusqu’à mi-coteau. De là, on voit Colmar, la plaine d’Alsace irriguée par le Rhin et, au loin, la Forêt Noire. Au pied du coteau se niche Pfaffenheim, et tout en haut s’étend une forêt de feuillus, riche en châtaigniers. Les vignes regardent le levant ; c’est à mi-coteau qu’elles reçoivent le plus de chaleur. « Cela donne au Steinert une acidité plus ferme, dit Jean-Pierre Frick. « Cela fait des vins corsés, mais qui ne saturent pas le palais. Ils se déroulent au fur et à mesure. L’acidité sous-tend l’ensemble, mais ne s’impose pas ».

Sur l’aire du Steinert, les parcelles accueillent gewurztraminer et pinot gris, pour l’essentiel. Très peu de muscats, sauf chez Jean-Pierre Frick qui compte replanter encore davantage de ce cépage, le moins cultivé des « cépages nobles ». En Alsace comme ailleurs, le climat change et le temps des vendanges se modifie en conséquence. « Depuis le temps où j’étais enfant, dit Jean-Pierre Frick, il y a trente ans, le décalage est d’une quinzaine de jours. » Il se souvient, une année, avoir commencé les vendanges un 27 octobre, et celles-ci finissaient souvent à mi-novembre. À présent, les années chaudes, elles débutent fin août.


Jean-Pierre et la biodynamie
La méthode biodynamique est le socle de base de la culture, pour Jean-Pierre Frick. « C’est la prise de conscience que le sol est un organisme vivant, et non pas un support à engrais et divers autres produits chimiques. » C’est aussi la liberté du vigneron qu’il revendique : « L’industrie calcule pour moi la molécule idéale. Elle me demande d’appliquer sa formule. Mais moi, je veux être acteur. Essayer de comprendre le pourquoi et le comment. C’est moi qui réfléchis, et non un chercheur scientifique qui décide pour moi. Le vin est la somme d’une culture, et non un produit industriel. » Il ne prêche pas dans le désert, à en juger par le taux de conversion à l’agrobiologie : l’Alsace figure parmi les premières en France, avec 200 viticulteurs et 13 % des surfaces, et même 14 % dans le Haut-Rhin. La biodynamie favorise une meilleure insertion de la plante dans une terre plus vivante et dans l’atmosphère. Les préparats biodynamiques, à base de coquille d’œuf, de bouse de vache et de basalte, ou de silice de corne, ne visent pas à éradiquer parasites et ennemis de la vigne, mais ont pour objectif l’équilibre de l’écosystème. Les cycles de la lune dictent l’horloge des travaux ; par exemple, on embouteille en lune descendante.

Au chai, Jean-Pierre Frick refuse tout additif « de confort », les enrichissements, levurages et collages qui font des vins standards. Et il ose aussi quelques cuvées sans aucun soufre. « Cela réclame tout un travail préalable, des vignes en équilibre, une grande présence du vigneron durant l’élevage. Il faut être patient. » Enfin il vinifie en vieux foudres de cent ans d’âge, selon la tradition régionale.
On est bien dans l’esprit du « vin bio », défini cette année par l’Union européenne. Et bien sûr, le domaine affichera dès le millésime 2012 le logo européen (la feuille verte) sur ses étiquettes. Jean-Pierre Frick trouve d’ailleurs le cahier des charges « très insuffisant » et « conçu pour s’adapter à de grosses productions ».


Des capsules à la place des bouchons
Autre curiosité chez l’intransigeant Jean-Pierre Frick : il a banni les bouchons de liège. Il ferme ses bouteilles avec une capsule couronne en inox. Voilà son côté moderne et iconoclaste. Pour lui, par la faute du liège, une bouteille sur dix se trouve dénaturée, altérée. « Ce n’est pas un véritable goût de bouchon, mais on ne retrouve pas le vin tel qu’il est. Les vins deviennent parfois plats », estime-t-il. « Dans certains vignobles, on cachetait les bouteilles. Le vin n’a pas besoin de respirer. Comme le disait l’œnologue Émile Peynaud : le vin évolue sainement avec l’oxygène qu’il contient en lui. »

Ce vigneron si radical dans ses choix élabore pourtant des vins qui font l’unanimité, à en juger par ce grand cru Steinert gewurztraminer 2010, élu coup de cœur du Guide 2013.



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oct 04

Celui qu’on appelait le « vin des Toulousains » se fait apprécier désormais au-delà les bornes du Comté. En témoigne cette cuvée du Château Bouissel, élue grappe de bronze (coup de cœur à moins de 8 €) du Guide Hachette 2013 : « Un bouquet puissant de petits fruits noirs et d’épices, une bouche ample et suave, qui offre un beau retour sur la réglisse. Une bouteille de caractère, parfaitement équilibrée, qu’on préférera attendre un à deux ans. »


Le vignoble des chevaliers

Des écrits du XIIe siècle en gardent la trace : la négrette, dans sa terre du Frontonnais, est un cépage très ancien qui peuplait au Moyen Age la vallée du Tarn et une large partie du Sud-Ouest. On l’appelait alors négret. Des vignobles appartenaient aux chevaliers de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Au début du XIVe siècle, Aymeric de Senergues, le prieur de la puissante abbaye de la Daurade à Toulouse, céda ses terres de Villaudric à ses serfs vignerons. On raconte que lors du siège de Montauban, Louis XIII et son ministre Richelieu se livrèrent à force libations de vins de Fronton et de Villaudric. Quelques siècles plus tard, on embarquait les tonneaux de négrette au port de Villemur sur le Tarn, vers Bordeaux et au-delà, vers toute l’Europe. En février 1975, Fronton et Villaudric s’unirent pour fonder l’AOC côtes-du-frontonnais, devenue fronton en 2005. On ne trouve plus guère aujourd’hui le cépage négrette qu’à Fronton, si l’on excepte quelques parcelles dans les fiefs-vendéens et en Charente. Sur les 2 400 ha de l’appellation, cette variété couvre la moitié des superficies.


Négrette, la capricieuse

« Elle est capricieuse, fragile, très sensible aux maladies du bois, difficile à amener à maturité », constate Nicolas Selle. « Elle demande beaucoup de travail et d’attention ». Avec sa pellicule fine et ses grappes compactes, elle est très vulnérable aux maladies. Et avare avec ça : le rendement n’excède pas 30-35 hl/ha. Le vigneron doit ébourgeonner début juin, effeuiller autour des grappes fin juillet, éclaircir et enlever des raisins pendant les chaleurs.
Les terroirs diffèrent sur les trois terrasses du Tarn : des sables et limons au bord de la rivière ; puis des boulbènes, sols pauvres composés de graviers, de cailloux, de galets, de sable, et des argiles peu profondes ; sur la terrasse supérieure, des graves, d’où viennent les vins les plus fins, et les fronton du domaine. Pour conduire les négrettes à maturité, un travail de labours s’impose, plus profonds dans les graves où les racines plongent plus loin. Les deux premières terrasses donnent les vins les plus fruités et gourmands ; la troisième engendre des vins d’une couleur grenat dense, plus concentrés, dominés par des notes fruits mûrs, qui finissent sur des notes poivrées. « Les vins de négrette s’apparentent à ceux issus d’une syrah bien mûre, dit Nicolas, par leur côté fin et épicé ». Ce cépage constitue l’ossature des vins de Fronton ; on l’assemble souvent aux syrah, gamay, côt et cabernets (franc et sauvignon). Comme le dit Nicolas Selle, « Chaque vigneron l’interprète à sa façon ».


L’air de Fronton

« Fronton est au confluent des influences méditerranéennes et océaniques », explique Nicolas. Le vent d’autan souffle fort du sud-est et adoucit l’air, et quand il s’arrête, les pluies arrivent. L’été et l’automne, les températures sont chaudes, mais les nuits fraîches. Beau soleil et pluies modérées : des conditions idéales pour le développement de la vigne. Nicolas est arrivé à Bouissel en 2008, après ses études et un détour par Gaillac. Il y a rejoint ses parents Pierre et Anne-Marie, installés depuis une trentaine d’années. C’est le grand-père Adrien qui avait constitué la propriété morceaux par morceaux dans les années 1930. Son fils Pierre a complété l’encépagement, plantant de la syrah et du cabernet-sauvignon, renouvelé l’équipement du chai et lancé la mise en bouteilles en 1989. Le domaine compte aujourd’hui une vingtaine d’hectares d’un seul tenant. Nicolas veut à présent replanter de la négrette sur les vieilles parcelles, pour atteindre une dizaine d’hectares. « Hélas, regrette-t-il, on ne trouve pas facilement des plans de négrette chez les pépiniéristes ».


Cap sur le bio
Le château Bouissel est en cours de conversion à l’agriculture biologique. 2012 sera la première récolte en bio. « Il s’agit d’officialiser les choses, car on travaillait déjà de façon naturelle », dit Nicolas Selle. Ce signe de qualité s’obtient après trois millésimes consécutifs de conversion, où le vignoble est cultivé en bio. « Seul le logo va changer, il n’y a pas de fracture quant au goût », précise le jeune vigneron. Les projets ne s’arrêtent pas là, à Fronton. Une quarantaine de vignerons ont constitué cet hiver un atelier de discussion : la négrette est un cépage original, unique, il faut la protéger, la mettre en avant, la faire reconnaître. On réfléchit aux moyens d’y parvenir. Il y va de la sauvegarde du patrimoine et de la diversité du vignoble français.

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sept 26

Coiffée de son chapeau boisé, la petite « montagne de Corton » se détache dans la partie nord de la Côte de Beaune. Ses pentes, naguère encore en partie vouées au plébéien cépage aligoté, donnent des grands crus, le corton et le corton-charlemagne. Descendant d’une lignée de vignerons remontant à 1765, Vincent Rapet a fourni une remarquable expression de ce dernier. Le fruit de trente ans de métier et de pratiques de plus en plus méticuleuses.

« Très élégant dans son habit jaune clair aux reflets verts. Au nez, de fines senteurs de fleurs blanches, d’abricot et d’ananas rehaussées par une pointe mentholée préludent à une bouche splendide, fraîche et ronde à la fois, mise en valeur par une minéralité qui porte loin la finale. Un grand vin, riche et complexe. » Voilà le portrait bien enlevé d’un vin qui a valu à son auteur la grappe d’argent : le corton-charlemagne de Vincent Rapet.


Sacré Charlemagne !

L’empereur avait la « barbe fleurie », longue et blanche, mais ses épouses et favorites le houspillaient toujours, ses pages le raillaient aussi en catimini, car lors des banquets, sa barbe majestueuse se constellait de fâcheuses taches de vin. Alors Charlemagne décida qu’on ne cultiverait plus désormais de raisins rouges à Corton, dans ce coin de sa Bourgogne chérie, mais des blancs. L’authenticité de cette histoire n’est pas garantie. Toutefois, le plus célèbre des Carolingiens a laissé son patronyme en de nombreux lieux de la province : afin de s’attirer les bonnes grâces du pape, il avait coutume de léguer des terres aux moines, lesquels les baptisaient du nom de leur bienfaiteur. C’est ainsi qu’il donna aux chanoines de Saulieu un vignoble, à l’origine du climat En Charlemagne, noyau du grand cru. La « montagne » de Corton, au-dessus du village de Pernand-Vergelesses, se coiffe du chapeau vert d’un petit bois. Dans les vignes accrochées aux versants, le chardonnay est le roi sur les plus hautes pentes exposées au sud-ouest.


Rapet de père en fils

Vincent Rapet a suivi ici Robert, puis Roland, et des générations de Rapet. Il est le huitième du nom et montre avec fierté un taste-vin gravé : « Rapet 1765 ». Vincent et Sylvette sont installés là depuis presque trente ans. Ils ont gardé à la cave la pancarte des anciens avec la drôle de devise locale : « Pernand, vin je bois, verre je laisse ! » Le domaine compte 18 ha, sur les territoires de Pernand-Vergelesses, Savigny-lès-Beaune, Aloxe-Corton et Beaune. Les vignes se répartissent de la base au sommet de la hiérarchie des appellations bourguignonnes, avec des terroirs en AOC régionale, communales, en 1er cru et en grand cru (3 ha en corton-charlemagne). La terre est pauvre, les coteaux pentus, les calcaires profonds, promesses de belle minéralité et d’acidité des blancs. Le noble chardonnay y a supplanté l’aligoté plus abrupt d’autrefois. Ce dernier cépage faisait « un vin de casse-croûte », qui « allait bien avec les escargots à l’ail et au persil ». « Le chardonnay de chez nous, dit Vincent Rapet, est minéral, plein de fraîcheur, droit et très désaltérant, avec même un léger côté salin. » Vert-jaune dans sa jeunesse, puis doré à dix ans d’âge. « Le corton-charlemagne est très pierre à fusil au goût, dit Vincent. Au contraire des meursault ou des montrachet, plus ronds, plus gras. Il se rapprocherait des chablis par le style. Eux aussi viennent des cailloux. »


Les temps changent…

Vincent Rapet, qui sera bientôt l’un des anciens de Pernand-Vergelesses – trente ans bientôt dans ses vignes− a pu observer tous les changements dans les pratiques en Bourgogne. « Autrefois, on laissait aller la nature, dit-il. Aujourd’hui, on fait un travail de dentelle ». On ébourgeonne : quatre branches sur la baguette et deux sur le courson, pour aérer les ceps. On agrafe les pieds en juin, pour que les branches ne s’emmêlent pas. On effeuille au soleil levant : les grappes capteront ainsi la lumière. On vendange en vert. Avant on laissait la vigne pousser à sa guise. Autrefois, on labourait par tiers tous les trois ans. A présent, c’est tous les ans. On enlève ainsi les racines de surface, et les principales s’enfonceront plus profond. « Avant, au 10 juillet, on avait fini le travail, explique Vincent, maintenant on ne termine pas avant août. Et en plus, sur les pentes de Corton on a de gros soucis d’érosion. Il faut entretenir les fossés, relever les talus, remonter la terre pendant l’hiver. » Les changements transforment aussi la cave. En 2002, la nouvelle cuverie est entrée en service, remplaçant trois petites caves dispersées. Moins de voyages pour le vin, qui s’en porte mieux. Deux nouveaux pressoirs œuvrent sur des raisins entiers, ce qui met en valeur la finesse du vin. En 2006, les barriques bourguignonnes de 228 litres ont été abandonnées, pour des 350 litres « On sent moins le bois, constate Vincent, et le terroir est mieux mis en valeur ». Autant de perfectionnements et d’attentions de tous les jours. Le métier a bien changé en trente ans.


Les paysages de Corton

Les vignerons de Corton entendent restaurer et préserver leurs paysages ancestraux. Une trentaine d’entre eux ont fondé l’association « Paysages de Corton ». Cette année, des arbres fruitiers, amandiers et pêchers, ont été plantés sur les versants. On s’entraide à restaurer les vieux murets de pierre, les haies. Un atelier travaille sur l’érosion des pentes : faudra-t-il semer de l’herbe pour contenir le ravinement ? Certains ont installé des ruches au-dessus des parcelles pour obtenir une meilleure pollinisation. Et tous s’efforcent de mener une lutte raisonnée contre les parasites, en réduisant les doses de produits chimiques et en les adaptant à la pousse de la vigne. Les choses changent à Corton, et les vignerons retournent parfois à la sagesse d’autrefois. Mais les goûts ont changé, remarque Vincent Rapet. «Avant, dit-il, les gens gardaient leurs vins. Aujourd’hui, ils les veulent bons jeunes et bons vieux. Quand on leur dit de les boire dans dix ans, ils vous regardent avec des yeux ronds ! »

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sept 20

Tout d’élégance et d’équilibre, de tanins soyeux, tel se présente ce Château Boyd-Cantenac, un vin venu des croupes de graves du plateau de Cantenac, à Margaux. Les experts du Guide Hachette des Vins ont décerné la Grappe d’Or à son auteur : Lucien Guillemet, un vigneron aux convictions bien ancrées.
Des Boyd aux Guillemet
Jack Boyd était un huguenot irlandais, Écossais de souche, établi à Belfast comme négociant en laine. Quand son commerce périclita, il émigra comme nombre de ses compatriotes et vint comme beaucoup chercher fortune sur les quais de Bordeaux. En 1754, il fit l’acquisition de vignes sur le plateau de Cantenac. Plus tard, au début du XIXe siècle, John Lewis Brown, un proche cousin, suivit ses traces. Les domaines s’appellent toujours Boyd-Cantenac et Cantenac-Brown. C’est après cet épisode britannique que les Guillemet entrèrent en scène. Depuis 1906, la famille possédait non loin de là le Château Pouget, et Pierre Élie Guillemet acheta Boyd en 1932. Exit les sujets d’Albion, car en 1843, Brown en faillite avait été démembré et vendu.
Propriétaire et vigneron
Lucien Guillemet, l’actuel détenteur de Boyd-Cantenac, est l’un des rares propriétaires du Médoc qui soit également vigneron. Il a pris les commandes du domaine au début de 1996. « Je n’avais guère le choix, dit-il. Faire autre chose aurait été une rupture avec mon éducation… Mais je me suis posé la question. » Adolescent, il voulait être aviateur ; il a passé son brevet de planeur, a été sélectionné pour intégrer l’École de l’Air de Salon-de-Provence − le Graal des aviateurs. Pourtant, au sortir du lycée, il choisit la biologie en classes préparatoires, et non les maths. Le plancher des vaches plutôt que les nuages. Il enchaîna l’Agro de Montpellier et la faculté d’œnologie à Bordeaux et débuta chez le négociant Barton et Guestier, avant de rejoindre Margaux et Château Giscours pour une douzaine d’années. En 1996, son père, l’âge venant, l’appela pour prendre sa suite à Boyd et à Pouget.

Un vigneron sans dogmes

« Il s’agit d’obtenir des raisins mûrs et sains et de chercher les meilleurs itinéraires pour y arriver. Garder ce qui semble bon de l’empirisme qui a formé la tradition et se séparer de ce qui n’est pas bon. » Telle est la méthode de Lucien à Boyd : « Fuir les dogmes et les raisonnements simples. » Il trouve les purs et durs du bio parfois trop dogmatiques. Il critique par exemple les traitements classiques au cuivre contre le mildiou, bien acceptés par les adeptes du bio. Or les métaux lourds sont néfastes pour la faune et la flore. Lucien préfère une approche différente : comme restaurer les capacités de résistance des plants de vigne, ce qu’on sait faire à présent avec des composés de phosphore. Et pour échapper au « cycle infernal de la chimie », comme il dit, parlant des insecticides, il utilise des pièges à phéromones. Il fut l’un des premiers à les employer à Margaux, il y a une dizaine d’années. Une autre façon, sa façon à lui, de soigner la nature.


Le plaisir d’abord
« Toute l’histoire est de cerner le plaisir, une émotion artistique, une sensation d’épanouissement » dit Lucien Guillemet. « Le caractère de Boyd, c’est sa finesse et son équilibre constants. Parfois il est moins généreux, moins volumineux, mais on n’est pas dans la logique de la fille siliconée. Si on veut trop extraire, on finit par mal faire. » Autre formule bien sentie : « Ce n’est pas à la cave que se fait la création, mais dans la vigne. Le chai c’est de l’interprétation. » Et de citer le professeur Émile Peynaud qui parlait des 36 raisons pour lesquelles on vendange trop tôt à Bordeaux. À Boyd, les vendangeurs sont souvent les derniers à ramasser. Lucien Guillemet a des convictions et elles font merveille, à en juger par le verdict des dégustateurs du Guide Hachette, séduits par son margaux à la robe d’un « rubis à la fois sombre et éclatant… par la subtilité d’un bouquet passant des fruits noirs (mûre) à la vanille et aux épices, apports d’un bois finement dosé. Au palais, élégance et équilibre, puissance maîtrisée, des tanins présents mais soyeux, complexité aromatique (fruits, tabac, épices douces) et finale longue. » Le plaisir, en somme : ouvrez les Guillemets !

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sept 13

Le Guide Hachette des vins 2013 est sorti en librairie le mercredi 5 septembre 2012. En 28 ans, il est devenu la Bible des amateurs de vins, qui guettent à chaque rentrée la nouvelle sélection des bouteilles effectuée par des jurys d’experts lors de dégustations à l’aveugle organisées dans l’année d’édition. Objectif et indépendant, il s’adresse à tous les consommateurs, sans esprit d’école.
Sur près de 40 000 vins passés au crible, 10 160 ont été retenus, dont 270 notés trois étoiles, 1 875 deux étoiles et 3 522 une étoile. 559 vins ont été élus coups de cœur : leur étiquette est reproduite dans le livre. Au Pavillon Dauphine, François-Xavier Demaison et Jean-Sébastien Petitdemange ont remis les Grappes d’or, d’argent et de bronze au cours d’une dégustation des coups de cœur du Guide Hachette des vins 2013.


Grappe d’or, coup de cœur trois étoiles (vin exceptionnel), remise à Lucien Guillemet pour le margaux Château Boyd-Cantenac 2009 (3e cru classé)
Créé en 1754 par Jacques Boyd, d’origine irlandaise et issu d’une importante famille de négociants de Belfast, acquis en 1806 par John Lewis Brown, parent par alliance des Boyd, ce cru entre dans la famille Guillemet en 1932. Un beau terroir de graves siliceuses (17 ha) situé sur le rebord septentrional du plateau de Cantenac, un propriétaire, Lucien Guillemet, cumulant une double formation d’agronome et d’oenologue et une expérience acquise dans des vignobles du monde entier : autant d’atouts qui expliquent le succès du domaine. Ce dernier prouve une nouvelle fois son savoir-faire avec ce vin, admirable expression de l’appellation. D’un rubis à la fois sombre et éclatant, la robe de ce 2009 invite à découvrir l’élégance et la subtilité d’un bouquet passant des fruits noirs (mûre) à la vanille et aux épices, apports d’un bois finement dosé. Une même élégance et un grand équilibre caractérisent le palais, dont la puissance maîtrisée, les tanins présents mais soyeux, la complexité aromatique (fruits, tabac, épices douces) et la longue finale promettent à cette bouteille une heureuse évolution pendant cinq à dix ans en cave. Egalement produits par Lucien Guillemet, le Ch. Pouget 2009 (4e cru classé) obtient une étoile et le Ch. Tour Massac 2009, une citation.

Grappe d’argent, coup de cœur deux étoiles (vin remarquable), remise à Vincent Rapet pour le grand cru corton-charlemagne Domaine Rapet Père et Fils 2010
Rapet Père et Fils est un nom qui revient très régulièrement dans les pages du Guide Hachette. Ce domaine très ancien – en témoigne un taste vin datant de 1765 précieusement conservé de génération en génération – étend ses 18 ha de vignes sur Pernand-Vergelesses, Savigny-lès-Beaune, Aloxe-Corton et Beaune. A sa tête depuis 1985, Vincent et Sylvette Rapet proposent une vaste gamme de vins bourguignons, des villages aux grands crus. Trois hectares sont dédiés à l’appellation corton-charlemagne, à l’origine de ce 2010 très élégant dans son habit jaune clair aux reflets verts. Au nez, de fines senteurs de fleurs blanches, d’abricot et d’ananas rehaussées par une pointe mentholée préludent à une bouche splendide, fraîche et ronde à la fois, mise en valeur par une minéralité qui porte loin la finale. Un grand vin, riche et complexe, qui mérite de patienter au moins trois à cinq ans en cave. Par ailleurs, le domaine se distingue avec quatre autres vins dans cette édition : Les Bressandes 2009 (une étoile) et Grèves 2010 (cité) en beaune 1er cru rouge, l’Île des Vergelesses 2010 rouge en pernand-vergelesses 1er cru (une étoile), et un aloxe-corton 2010 rouge (une étoile).

Grappe de bronze, coup de cœur à moins de 8 euros, remise à Nicolas Selle pour le fronton rouge Château de Bouissel La négrette de Bouissel 2010
Domaine incontournable de l’appellation fronton et régulièrement consacré dans le Guide Hachette, le Château Bouissel est conduit depuis 1978 par Pierre Selle, rejoint en 1988 par son épouse Anne-Marie, puis en 2009 par son fils Nicolas. Ensemble, ils conduisent un vignoble d’une vingtaine d’hectares pour lequel ils ont entamé la conversion à l’agriculture biologique. Cépage emblématique du Frontonnais, la négrette règne sans partage dans ce 2010, sixième coup de cœur du domaine. On appréciera son bouquet puissant de petits fruits noirs et d’épices, sa bouche, ample et suave, qui offre un beau retour sur la réglisse. Une bouteille de caractère, parfaitement équilibrée, qu’on préférera attendre un à deux ans. Toujours en fronton, deux autres vins sont également sélectionnés dans cette édition : la cuvée Classic 2010 (deux étoiles) et le Bouissel 2010 (une étoile). A l’aise avec la négrette, les Selle maîtrisent aussi parfaitement la syrah : pour preuve, ils décrochent un autre coup de cœur en vin de pays du Comté tolosan pour la Syrah de Bouissel 2010.

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août 07

Entre les replis des contreforts de la Montagne noire, l’appellation minervois-la-livinière regroupe cinq communes du Petit Causse. Villages de pierre du pays cathare, étendues de garrigue ponctuées de chênes verts, d’oliviers, vignes martelées de soleil, battues par le vent du cers. Le domaine La Rouviole est l’une des forces émergentes de ce vignoble languedocien. Franck, le dernier des Léonor, y consacre une passion entière.

Un minervois de choix
Les vignes exposées au plein sud brûlent sous le soleil (entre 300 et 330 jours par an !), assoiffées par l’absence de pluies et par des températures atteignant les 40 °C entre fin juillet et début août. On sait ici ce que veut dire stress hydrique. Entre Serre d’Oupia et collines de Laure-Minervois, ce coin est l’un des plus secs du vignoble. « Le gros souci, c’est le manque d’eau », se désole Franck Léonor. Et les sols compacts, de calcaires, de marnes calcaires et de grès, ne contribuent guère à rafraîchir le milieu. Au début, Franck assemblait à parité grenaches et syrahs. Mais les premiers, dans cette fournaise, se gonflaient d’alcool tout en prenant un goût acidulé. Aujourd’hui, la syrah, plus adaptée, entre à hauteur des trois quarts dans la composition des vins d’appellation. Et le calcul est juste, si l’on en croit les dégustateurs du Guide Hachette qui ont attribué un coup de cœur au millésime 2008 du minervois-la-livinière : « un vin dont le tuilé sombre recouvre un trésor de vanille, de cannelle et de poivre. L’entrée du palais est majestueuse, puis les tanins dessinent une charpente taillée pour supporter le poids des ans. L’ensemble, chaleureux, se prolonge sur des notes de cassis intenses. Un délice sur un gigot d’agneau. » Le 2004 avait également été couronné.

De Léonor en Léonor
D’origine portugaise, Joachim et Candida Léonor s’établirent en 1956 à La Rouviole. Les vignes étaient alors en friche, délaissées après le grand gel de 1956 qui avait fait périr les ceps dans de nombreuses régions, jusqu’aux plus méridionales. Petit à petit, Joachim y replanta de bonnes vignes. La moitié de la vendange allait à la coopérative de Siran, l’autre était livrée aux courtiers de Carcassonne et de Béziers. On faisait à la Rouviole des vins de table, qui se vendaient bien ces années-là. Et on continua longtemps ainsi, après le départ de Joachim, quand sa fille Marie-Alice et ses deux frères Antoine et André prirent sa suite. Ils songèrent un temps à vendre. Jusqu’à ce que Franck décide de venir à leurs côtés relever le patrimoine familial. Une nouvelle vie pour ce Bordelais, diplômé de Sciences Po, qui avait hésité entre la politique et la finance avant d’obliquer vers l’enseignement. Ses vacances en Médoc, non loin de Château Giscours, ou l’atavisme familial expliquent peut-être ce retour aux sources. Après un apprentissage de quelques années à La Rouviole, Franck signa en 2007 son premier millésime. Depuis lors, la passion n’a cessé de grandir. La passion du découvreur.

Jouer sur les barriques
Franck Léonor applique la logique du joueur d’échecs qu’il est à ses réflexions de vigneron, notamment à l’élevage en barrique de ses vins, la question qui le poursuit actuellement. À la recherche du mode d’élevage idéal, il multiplie les expériences, en essayant différents fournisseurs, différents types de bois. Le choix du bois ! Le spectre est large : chêne de l’Allier classique, chêne américain ou du Caucase ; chauffe faible, moyenne ou forte ; contenance de 225 ou 300 litres. Il faut croiser les paramètres complexes. Le mariage de ses syrahs et de ses barriques change tous les ans. « Je recherche un élevage moins stéréotypé, dit-il, l’élevage le plus précis possible. Et j’espère bientôt arriver à faire des microvinifications et des vinifications parcellaires. »

Un perpétuel questionnement
« Je suis à la recherche du grand vin, de l’équilibre entre la puissance et l’expression du terroir. Et j’étudie toutes les voies pour progresser », explique Franck Léonor. La Rouviole-La Livinière est maintenant l’ambassadeur du domaine. Ce qui n’empêche pas Franck de travailler comme un orfèvre à ce qu’il appelle « ses petits joyaux », ses vins de cépage. Le Revenant est sa cuvée de carignan − la variété qui « revient » −, et le Coup de Théâtre, celle où il présente le cépage ou la parcelle le mieux réussi du millésime : grenache en 2000, syrah en 2004 et 2007, cinsault en 2009. « Ce Coup de Théâtre, c’est la nature qui nous le donne », dit-il. Celui-là est l’objet de soins tout particuliers. « Toujours aller plus loin », répète-t-il, « Et j’ai encore des projets… ». À suivre…

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