La candidature française au classement de sa gastronomie au patrimoine de l’Unesco, vous y travaillez depuis longtemps.
Je dois avoir été l’un des premiers à m’intéresser à la gastronomie dans ma discipline, la géographie. J’avais organisé un colloque en 1989 à Paris sur l’histoire et la géographie des restaurants dans le monde. Maintenant c’est devenu un sujet noble, il y a de nombreux travaux sur la question. J’ai participé à la fondation de l’IEHCA (Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation), à Tours. Au départ, il y avait davantage d’historiens, puis des collègues de toutes les disciplines sont venus de toute l’Europe, puis des enseignants de lycées hôteliers, des professionnels, cuisiniers et vignerons ont rejoint notre réseau. C’est au sein de l’IEHCA qu’est née il y a deux ans l’idée de pousser la France à déposer un dossier auprès de l’Unesco.
Quelle est la procédure à suivre ?
Elle est complexe. On doit prouver que l’élément du patrimoine dont on demande le classement est un élément vivant et porté par toute une société. Il ne s’agit surtout pas de dire qu’on est les meilleurs du monde. L’Unesco demande de définir les objectifs que l’on cherche à atteindre. L’un d’eux par exemple serait que l’on mange bien un jour dans les cantines scolaires ou d’entreprises, les hôpitaux, les prisons. L’Unesco exige aussi un suivi. Il ne s’agit pas de distribuer une médaille et qu’ensuite on ne s’en occupe plus. On travaille depuis quelques mois avec les ministères concernés, Agriculture, Education, Tourisme et Culture, qui présentera la candidature. On a convaincu assez vite le Président de la République que c’était un bel enjeu. Nous vivons dans un pays où l’on aime bien manger, on a cette réputation, les touristes apprécient notre cuisine, on en parle et on écrit dessus. Nous sommes l’un des pays où on écrit le plus de littérature sur la gastronomie et le vin.
L’Unesco exige aussi un plan de sauvegarde.
Ce qu’il est important de sauvegarder, c’est la diversité. Par exemple, sauvegarder et renforcer le système des AOC qui est moribond et tellement dévoyé, alors que c’est une conquête de la France qui a été partout imitée. Il faut lui redonner du sens et préserver la diversité. Protéger l’enracinement dans le terroir, un terroir vivant, et non figé. De même avec les fromages. Cela ne me gênerait pas de voir le goût du roquefort évoluer. Il n’est pas définitivement parfait, il peut se perfectionner. De même, on ne doit pas mettre la blanquette de veau ou la choucroute sous une cloche, en vitrine. On ne peut plus préparer la choucroute comme il y a 20 ou 30 ans, avec énormément de gras. Les gens ne l’aiment plus ainsi et c’est mauvais pour la santé. Il n’y a aucune raison de la garder telle quelle, réinventons-la pour qu’elle soit digeste et adaptée à nos modes de vie contemporains.
Quelles sont les chances de la candidature française ?
Si le dossier est bon, nous avons toutes nos chances. Par contre, si nous sommes arrogants, nous allons vers l’échec.
Comment avance le dossier ?
Cela frémit. Les ministères commencent à se réveiller. Au départ, il fallait que l’Etat nous appuie, ce qui se fait avec des mises à disposition de personnels et de locaux. Il nous faut quelques moyens pour monter un tel dossier. La première année, on aura ce qu’il faut. Après, nous chercherons des financements privés pour installer une mission permanente qui en assurera le suivi.
Vous avez été élu à l’Académie des sciences morales et politiques, allez-vous convertir vos pairs à la gastronomie ?
Mais il y a des académiciens qui se tiennent très bien à table, certains sont des gourmets. Il y a des amateurs éclairés et d’autres qui le sont moins. Je vais tâcher de leur montrer qu’ils ont tort de négliger cet aspect de leur culture. Ça rend les gens tristes de mal manger et de mal boire !
En savoir plus : www.iehca.eu/home.html
Vous avez écrit sur le vin : « Le vin et le divin » et « Bordeaux Bourgogne, passions rivales ». Vous dites aujourd’hui que le vin doit correspondre aux goûts des consommateurs.
Président de l’université Paris-Sorbonne de 2003 à 2008, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques, président de la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires, Jean-Robert Pitte n’a pas peur des mots. Ses convictions sont ancrées et ses réparties fulgurantes, à rebours du conformisme bien pensant. Quand l’ancien Président de la Sorbonne s’enflamme contre « l’arnaque du bac », l’Université se dresse et s’indigne. Le lettré cultive son jardin des paradoxes. L’autre hémisphère du géographe, son côté épicurien, révèle un esprit amoureux des paysages, de la gastronomie et des générations d’hommes qui les façonnent. Pas un nostalgique des traditions, mais un défenseur du mouvement, de l’évolution, du plaisir de la découverte. Il le dit à sa façon, qui n’est pas une langue de bois.