Mais quelles mouches ont donc piqué les Anglo-Saxons ? Non contents de gagner des parts de marché à l’export, ils s’emploient à saper les fondamentaux du vin façon “Vieille Europe”, en se cachant derrière le faux-nez de l’écologie. Faut-il en rire ou en pleurer ?
L’an dernier, le chroniqueur britannique Tim Atkin remettait en cause dans The Observer (blog du 26 janvier) la bouteille en verre et la mise à la propriété, prônant le vin en vrac, tellement plus “vert”!
C’est au tour du très respectable magazine Decanter d’apporter sa “contribution” au débat en donnant la parole à la célèbre productrice australienne Vanya Cullen (www.decanter.com). Sa thèse : il faut éradiquer le bouchon liège, “inacceptable”, et lui préférer dans tous les cas et pour tous les vins la capsule à vis. La raison ? Le liège serait anti-écologique et irait à l’encontre de la biodynamie (mode de culture choisi par Cullen).
Après une telle charge, on attend avec impatience les arguments scientifiques étayant cette thèse. On attendra en vain, car la raison (pour ne pas dire le raisonnement, tant le fil de la pensée est ici ténu) est tout autre : le liège est à l’origine de phénomènes d’oxydation et de goûts de bouchon, et ces défauts potentiels entachent le travail du producteur et ruinent tous les efforts qu’il a pu faire par ailleurs pour préserver l’environnement.

On en rirait si ce n’était écrit noir sur blanc dans un magazine lu à travers toute la planète vin. Faut-il rappeler que ce sont précisément les phénomènes d’oxydation ménagée qui permettent aux vins de vieillir sereinement ? Que le problème des goûts de bouchon a été très largement pris en charge ces dernières années par les professionnels et considérablement réduit ? Que la contamination aux TCA ne tient pas uniquement au liège (elle concerne plus généralement les chais) et qu’elle peut donc frapper des vins bouchés en capsules à vis ?
La capsule à vis est un mode de bouchage intéressant et dont on ne peut que saluer le développement dans le monde, en ce qu’il participe à une certaine démocratisation du vin (facilité d’ouverture et donc de consommation). La biodynamie est un mode de culture passionnant adopté par de nombreux producteurs de renom dans le monde. Ces deux tendances profondes méritent mieux que de servir d’argumentaires frelatés pour des plaidoyers pro domo et d’aliments à une basse polémique teintée de mauvaise foi.
Au bout du compte, au-delà des propos somme toute risibles de Mme Cullen, la vraie question qui demeure – posée d’ailleurs par plus d’un internaute de l’Ancien Monde et du Nouveau – c’est : « Mais que diable Decanter allait-il faire dans cette galère ? »
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Il faut écouter ce que disent en matière de vin nos amis anglais. Leurs engouements et préconisations restent rarement sans suite. Au XVIIe siècle, à l’aube de la révolution industrielle, ce sont des Britanniques qui ont mis au point la bouteille en verre épais ; ils ont ouvert ainsi la voie au champagne, la pression du gaz carbonique imposant de très robustes flacons. Le goût des Anglais pour les mousseux, leur savoir-faire et leur charbon ont contribué, plus que dom Pérignon, au succès de la bulle légère dans la bouteille lourde.
Autres temps, autres tendances. Voyez Tim Atkin, l’une des plumes de la rubrique « Vin » de The Observer, un des piliers de la presse sérieuse – et « progressiste » – d’outre-Manche. Quelques semaines avant la conférence de Copenhague, le journaliste a consacré un article sur les « vins éthiques qui ne donneront pas la gueule de bois à la planète ». Un texte que l’on peut considérer sous divers angles, y compris géopolitiques.
Atkin démarre bille en tête, fustigeant l’emploi de bouteilles « lourdes comme des haltères », dont la fabrication et le transport pèsent sur le bilan carbone du vin. Un travers de ces « machos » de Latins, selon lui. On respire : la France n’est pas citée aux côtés de l’Espagne, de l’Italie et de l’Argentine.
Les vignerons français auraient pourtant tort de se réjouir trop vite : au nom de ces exigences éthiques et environnementales, Tim Atkin met à bas un certain nombre de critères de qualité ayant cours en Europe, et que les anciens pays viticoles pourraient croire universels et solidement établis :
La bonne vieille bouteille ? A oublier !… à moins que celle-ci ne soit en verre léger (matériau que les experts déconseillent pourtant pour les crus à mettre en cave). Atkin privilégie la bouteille plastique, le vin en « brique », le bag-in-box. Au rebut, donc, la bouteille en verre épais dont l’essor a permis celui des grands vins de garde de l’Ancien Monde viticole.
La mise en bouteille sur place, à la propriété ? Anti-écolo ! Et pourtant… initiée à Mouton par Philippe de Rothschild en 1924, elle s’est généralisée comme gage d’authenticité et comme moyen de lutter contre la fraude sur la provenance. Mais Atkin fait mine de préférer les vins transportés en vrac et conditionnés sur le lieu de consommation – et donc ceux nés dans les pays du Nouveau Monde, qui écoulent volontiers leur production de la sorte, sous des marques d’acheteur de grandes enseignes.
Le prix de vente ? Bas, forcément bas ! On sait que le prix est un critère d’achat souvent essentiel pour le consommateur britannique, dans un pays où les droits d’accise sont élevés – comme dans la plupart des pays non producteurs d’Europe du Nord. L’auteur ne manque pas de soulever la question du prix pour prôner le vrac. Le vin transporté en vrac, c’est moins cher. C’est celui que débitent des enseignes comme Waitrose dans une gamme « feel-good wines ». Dommage, soupire le journaliste, qu’ils ne soient pas meilleurs… (Sans plaider pour des prix prohibitifs ni voir un lien automatique entre le prix et le plaisir gustatif, oserait-on suggérer qu’il y a ici quelque rapport ?)
Mais Tim Atkin n’est pas à un paradoxe près. Car après tout, est-ce respecter l’environnement que d’aller chercher, même transportés en vrac, des vins en provenance des antipodes ? Ne serait-on pas plus inspiré de privilégier les circuits courts, chers aux écologistes ? Le journaliste a prévenu l’objection : achetez « local », achetez anglais, « soutenez les 416 wineries britanniques », dit-il à ses lecteurs !
Autre cheval de bataille, le commerce équitable a les faveurs d’Atkin, et le label Fairtrade sa bénédiction. Comme le montrent la sélection de vins de Tim Atkin et une visite au site anglophone de Fairtrade, l’offre de « vins équitables » se concentre en Afrique du Sud, au Chili et en Argentine. Tant pis pour les coopératives du Vieux Continent, pourtant pionnières en matière de solidarité.
Que penser de tout cela ?
Que les considérations éthiques, respectables et même indispensables, sont malheureusement souvent un argument publicitaire, comme pour ces wineries qui affichent leurs « éco-projets », la « neutralité de leur bilan carbone », ou encore cette société portugaise qui étale ses dons à la Royal British Legion (autant d’exemples cités dans l’article anglais). Il faut prendre garde, sous prétexte de dénoncer un « truc » marketing (la bouteille lourde), de ne pas tomber dans un autre…
Que de nombreux consommateurs de pays non producteurs semblent obéir, en matière d’achat, à des critères qui n’ont plus grand-chose à voir avec les signes d’origine et de qualité adoptés par la France et l’Union européenne. Une culture inédite du vin se crée. Cette tendance reflète également de nouveaux courants commerciaux qui passent au large de l’ancienne Europe. Le « tiers-monde » viticole soutenu par Tim Atkin s’apparenterait plutôt au groupe de Cairns, ces influents pays exportateurs de produits agricoles, qui s’opposent à l’Europe lors des grandes négociations commerciales.
Et le champagne ? Tim Atkin est forcé de le reconnaître : ce n’est pas demain la veille qu’on le vendra en brique de carton ! On lui sert une conclusion sur un plateau ? Demain, grâce au réchauffement climatique, les bulles pourraient bien être anglaises ; ce serait alors au tour des wineries britanniques de donner au consommateur des entorses au poignet avec leurs bouteilles lourdes et fastueuses…