« La robe d’un pourpre profond est animée de reflets rubis scintillants. Le bouquet se révèle à la fois intense et subtil, toasté et torréfié en première approche, avant d’évoluer sur de fines notes de cerise mûre, de cassis et d’épices douces, rehaussées par une nuance de mine de crayon et de fumée. L’attaque est suave et soyeuse, prélude délicat à un palais riche, ample et dense, tapissé de tanins veloutés extraits avec une douceur rare. En finale, la menthe poivrée se mêle longuement à la réglisse et à une noble amertume qui apporte du tonus et de la complexité. Un pomerol caressant et élégant, hors catégorie » : ce n’est pas une critique, c’est un poème. Comme le laissent entendre les dégustateurs du Guide Hachette Petrus, ce n’est pas un vin, mais une légende de vin.
Naissance d’une légende
Petrus appartenait aux sieurs Brilhouet et Courolle, bouchers à Libourne, quand en 1770, Antoine Arnaud, fils de meuniers de la cité, s’en rendit acquéreur. La famille Arnaud conserva son bien pendant plus d’un siècle, avant de s’en dessaisir en 1917 au profit du gérant de la propriété, Sabin-Douarre. C’est alors qu’entra en scène celle qui fut la première figure de la légende du Petrus. Sabin-Douarre avait ses habitudes à l’hôtel Loubat, en face de la gare, la meilleure table de Libourne. Et Edmonde Loubat, la maîtresse des lieux, outre ses talents de cuisinière, ne manquait pas d’entregent. En 1923, cette femme avisée parvint à acheter à son fidèle client une majorité de ses parts dans ce vignoble, qui lui semblait digne d’intérêt. Elle régla le reliquat vingt ans plus tard. Mais dans l’entre-deux-guerres enfoncé dans la Grande Dépression, le vignoble de Bordeaux ne brillait pas par son rapport, malgré toute l’énergie qu’Edmonde dépensa à faire reconnaître son incomparable Petrus, les crus du Libournais étaient encore devancés par ceux du Médoc qui tirait prestige du classement de 1855. Ce n’est qu’à partir de 1950 que Petrus prit son irrésistible envol.
Le favori des Kennedy
Edmonde Loubat avait entre-temps trouvé son alter ego : Jean-Pierre Moueix, négociant à Libourne qui la rejoignit en 1947. Il n’était pas un étranger sur la rive droite ; ses parents corréziens s’étaient installés avant-guerre au Château Fonroque à Saint-Émilion. Les deux partenaires n’allaient pas ménager leurs efforts pour faire reconnaître leur vin à travers le monde − la nouvelle frontière qu’ils fixaient à Petrus. Elle réussit à imposer son vin au banquet de mariage de la Reine Elisabeth II en 1947. Lui, sa valise de Petrus en main, traversa l’Atlantique en Lockheed quadrimoteur, fit escale au Groenland, et alla le faire déguster à quelques « yankees » d’influence, comme Albert Einstein ou la famille Kennedy. Les Kennedy, conquis, en firent leur vin fétiche à la Maison Blanche. Quand Edmonde Loubat mourut en 1961, sans enfants, Petrus fut partagé entre son neveu et sa nièce. Le premier vendit ses parts trois ans après à Jean-Pierre Moueix, la seconde en 1969 au fils aîné de Jean-Pierre, Jean-François, aujourd’hui le propriétaire de Petrus avec ses enfants.
Jean-Claude Berrouet : le règne d’un fidèle
La dernière figure de la saga, Jean-Claude Berrouet, rejoignit Petrus en 1964. Un jeune œnologue basque de vingt-deux ans venu à Petrus faire ses premières armes, et qui devait exercer ses talents sur le cru jusqu’à l’âge de la retraite, le 31 décembre 2007 : quarante-quatre ans de fidélité. Son fils Olivier a pris aujourd’hui sa succession. « Mon père avait une complicité quasi-filiale avec M. Moueix et une grande admiration pour lui », explique Olivier. Le patriarche s’en est allé en 2003. « Leur credo se résumait dans une constante : la rigueur, toujours la rigueur. Mon père avait une énorme liberté d’action, sans aucune pression vis-à-vis des critiques par exemple. Il était là pour exprimer le meilleur de Petrus. » Sa marque de fabrique ? « C’est justement de ne pas laisser de marque. Il voulait laisser s’exprimer le site et l’année climatique, et favoriser une constante adaptation au raisin. Car si la technique domine, on se répète. Mieux vaut être peu interventionniste, mais dans le doute permanent et dans la précision, c’est ce que je retiens de lui. » Conséquence de cette exigence : il n’y a pas de « petit Petrus », on ne propose pas de Petrus dans les millésimes insuffisants. Pas de Petrus en 1956, 1965 et 1991. Très peu en 1963, 1968, 1977 ou 1984.
Les racines d’une légende
Le mystère de Petrus se trouve dans les profondeurs. Situés sur la haute terrasse de Pomerol, une butte culminant à 40 m d’altitude, ses 11 ha 48 a 58 ca reposent sur un terroir unique : une boutonnière d’argiles bleues extrêmement fines, d’une épaisseur de huit mètres sur un lit de crasse de fer. Tout est là. Toute la différence. Cette formation géologique datant de quarante millions d’années est faite d’argiles gonflantes (smectites) qui retiennent fortement l’eau, limitant ainsi l’alimentation de la plante, tout en constituant une réserve nourricière lors des étés chauds. Une régulation naturelle équilibrant le cycle des saisons. Les racines des merlots y puisent une fraîcheur bienfaisante. « Cela donne aux vins une épaisseur, une chair, un charme extraordinaire », dit Olivier Berrouet. « Ensuite, il s’agit de respecter les fondamentaux. » La précision avant tout. Pour les travaux en vert, «On s’adapte en permanence au climat. Ne pas faire le geste de trop et ne pas agresser le pied de vigne.» Pour le choix de la date des vendanges, « Le moment fondamental qui fixe le plafond de la qualité. Le jour exact où on devine qu’on ne pourra pas aller plus loin. On est trois à décider, Christian Moueix, mon père et moi-même. On va déguster les baies, les analyses ne sont que des garde-fous. Il faut être le plus précis possible. » Les vinifications enfin : « On les guide selon le ressenti de l’année et selon la météo des parcelles. Là encore, tout excès est néfaste. Il faut savoir ne pas aller trop loin. Une grande précision est nécessaire pour ne pas détruire l’équilibre et l’harmonie du vin. » Et la sélection est de plus en plus draconienne avec le temps. Petrus fournissait 40 000 bouteilles jusqu’en 1985 ; pas plus de 30 000 aujourd’hui.
Une folle passion
Les meilleures des grandes années unanimement reconnues sont 1929, 1947, 1950, 1959, 1961, 1962, 1970, 1982, 1989, 1990, 1998, 2000, 2003, 2005, 2009. En furetant sur les sites Internet de vente, on découvre le Petrus 2009 à 2 650 € HT et à 7 950 € HT la caisse de trois flacons. Une bouteille coûte à peu près le prix d’une baguette de pain quotidien durant huit ans ! Le 2000 s’affiche à 6 834 € ! Autrement dit, Petrus ce n’est pas un vin, c’est un rêve. Excessif ? « Petrus vaut le prix qu’on lui donne », justifie Olivier Berrouet. « Cela tient à sa rareté, mais aussi à ses qualités. Petrus est un mythe par l’engouement extraordinaire qu’il suscite. Et pas un mythe éphémère ». Et il ajoute : « Mais quand on y est tous les jours de l’année, on reste humble, les pieds sur terre. Il faut désacraliser les choses pour travailler sereinement. » La gloire, disait Sénèque, est l’ombre de la vertu…
![Guillemet L 02[2]](http://www.hachette-vins.com/blog/wp-content/uploads/2012/09/Guillemet-L-0221-300x200.jpg)












