déc 20

« La robe d’un pourpre profond est animée de reflets rubis scintillants. Le bouquet se révèle à la fois intense et subtil, toasté et torréfié en première approche, avant d’évoluer sur de fines notes de cerise mûre, de cassis et d’épices douces, rehaussées par une nuance de mine de crayon et de fumée. L’attaque est suave et soyeuse, prélude délicat à un palais riche, ample et dense, tapissé de tanins veloutés extraits avec une douceur rare. En finale, la menthe poivrée se mêle longuement à la réglisse et à une noble amertume qui apporte du tonus et de la complexité. Un pomerol caressant et élégant, hors catégorie » : ce n’est pas une critique, c’est un poème. Comme le laissent entendre les dégustateurs du Guide Hachette Petrus, ce n’est pas un vin, mais une légende de vin.

 

 

Naissance d’une légende
Petrus appartenait aux sieurs Brilhouet et Courolle, bouchers à Libourne, quand en 1770, Antoine Arnaud, fils de meuniers de la cité, s’en rendit acquéreur. La famille Arnaud conserva son bien pendant plus d’un siècle, avant de s’en dessaisir en 1917 au profit du gérant de la propriété, Sabin-Douarre. C’est alors qu’entra en scène celle qui fut la première figure de la légende du Petrus. Sabin-Douarre avait ses habitudes à l’hôtel Loubat, en face de la gare, la meilleure table de Libourne. Et Edmonde Loubat, la maîtresse des lieux, outre ses talents de cuisinière, ne manquait pas d’entregent. En 1923, cette femme avisée parvint à acheter à son fidèle client une majorité de ses parts dans ce vignoble, qui lui semblait digne d’intérêt. Elle régla le reliquat vingt ans plus tard. Mais dans l’entre-deux-guerres enfoncé dans la Grande Dépression, le vignoble de Bordeaux ne brillait pas par son rapport, malgré toute l’énergie qu’Edmonde dépensa à faire reconnaître son incomparable Petrus, les crus du Libournais étaient encore devancés par ceux du Médoc qui tirait prestige du classement de 1855. Ce n’est qu’à partir de 1950 que Petrus prit son irrésistible envol.

 
Le favori des Kennedy
Edmonde Loubat avait entre-temps trouvé son alter ego : Jean-Pierre Moueix, négociant à Libourne qui la rejoignit en 1947. Il n’était pas un étranger sur la rive droite ; ses parents corréziens s’étaient installés avant-guerre au Château Fonroque à Saint-Émilion. Les deux partenaires n’allaient pas ménager leurs efforts pour faire reconnaître leur vin à travers le monde − la nouvelle frontière qu’ils fixaient à Petrus. Elle réussit à imposer son vin au banquet de mariage de la Reine Elisabeth II en 1947. Lui, sa valise de Petrus en main, traversa l’Atlantique en Lockheed quadrimoteur, fit escale au Groenland, et alla le faire déguster à quelques « yankees » d’influence, comme Albert Einstein ou la famille Kennedy. Les Kennedy, conquis, en firent leur vin fétiche à la Maison Blanche. Quand Edmonde Loubat mourut en 1961, sans enfants, Petrus fut partagé entre son neveu et sa nièce. Le premier vendit ses parts trois ans après à Jean-Pierre Moueix, la seconde en 1969 au fils aîné de Jean-Pierre, Jean-François, aujourd’hui le propriétaire de Petrus avec ses enfants.

 

Jean-Claude Berrouet : le règne d’un fidèle
La dernière figure de la saga, Jean-Claude Berrouet, rejoignit Petrus en 1964. Un jeune œnologue basque de vingt-deux ans venu à Petrus faire ses premières armes, et qui devait exercer ses talents sur le cru jusqu’à l’âge de la retraite, le 31 décembre 2007 : quarante-quatre ans de fidélité. Son fils Olivier a pris aujourd’hui sa succession. « Mon père avait une complicité quasi-filiale avec M. Moueix et une grande admiration pour lui », explique Olivier. Le patriarche s’en est allé en 2003. « Leur credo se résumait dans une constante : la rigueur, toujours la rigueur. Mon père avait une énorme liberté d’action, sans aucune pression vis-à-vis des critiques par exemple. Il était là pour exprimer le meilleur de Petrus. » Sa marque de fabrique ? « C’est justement de ne pas laisser de marque. Il voulait laisser s’exprimer le site et l’année climatique, et favoriser une constante adaptation au raisin. Car si la technique domine, on se répète. Mieux vaut être peu interventionniste, mais dans le doute permanent et dans la précision, c’est ce que je retiens de lui. » Conséquence de cette exigence : il n’y a pas de « petit Petrus », on ne propose pas de Petrus dans les millésimes insuffisants. Pas de Petrus en 1956, 1965 et 1991. Très peu en 1963, 1968, 1977 ou 1984.

 

Les racines d’une légende
Le mystère de Petrus se trouve dans les profondeurs. Situés sur la haute terrasse de Pomerol, une butte culminant à 40 m d’altitude, ses 11 ha 48 a 58 ca reposent sur un terroir unique : une boutonnière d’argiles bleues extrêmement fines, d’une épaisseur de huit mètres sur un lit de crasse de fer. Tout est là. Toute la différence. Cette formation géologique datant de quarante millions d’années est faite d’argiles gonflantes (smectites) qui retiennent fortement l’eau, limitant ainsi l’alimentation de la plante, tout en constituant une réserve nourricière lors des étés chauds. Une régulation naturelle équilibrant le cycle des saisons. Les racines des merlots y puisent une fraîcheur bienfaisante. « Cela donne aux vins une épaisseur, une chair, un charme extraordinaire », dit Olivier Berrouet. « Ensuite, il s’agit de respecter les fondamentaux. » La précision avant tout. Pour les travaux en vert, «On s’adapte en permanence au climat. Ne pas faire le geste de trop et ne pas agresser le pied de vigne.» Pour le choix de la date des vendanges, « Le moment fondamental qui fixe le plafond de la qualité. Le jour exact où on devine qu’on ne pourra pas aller plus loin. On est trois à décider, Christian Moueix, mon père et moi-même. On va déguster les baies, les analyses ne sont que des garde-fous. Il faut être le plus précis possible. » Les vinifications enfin : « On les guide selon le ressenti de l’année et selon la météo des parcelles. Là encore, tout excès est néfaste. Il faut savoir ne pas aller trop loin. Une grande précision est nécessaire pour ne pas détruire l’équilibre et l’harmonie du vin. » Et la sélection est de plus en plus draconienne avec le temps. Petrus fournissait 40 000 bouteilles jusqu’en 1985 ; pas plus de 30 000 aujourd’hui.

 

Une folle passion
Les meilleures des grandes années unanimement reconnues sont 1929, 1947, 1950, 1959, 1961, 1962, 1970, 1982, 1989, 1990, 1998, 2000, 2003, 2005, 2009. En furetant sur les sites Internet de vente, on découvre le Petrus 2009 à 2 650 € HT et à 7 950 € HT la caisse de trois flacons. Une bouteille coûte à peu près le prix d’une baguette de pain quotidien durant huit ans ! Le 2000 s’affiche à 6 834 € ! Autrement dit, Petrus ce n’est pas un vin, c’est un rêve. Excessif ? « Petrus vaut le prix qu’on lui donne », justifie Olivier Berrouet. « Cela tient à sa rareté, mais aussi à ses qualités. Petrus est un mythe par l’engouement extraordinaire qu’il suscite. Et pas un mythe éphémère ». Et il ajoute : « Mais quand on y est tous les jours de l’année, on reste humble, les pieds sur terre. Il faut désacraliser les choses pour travailler sereinement. » La gloire, disait Sénèque, est l’ombre de la vertu…

 

 

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sept 20

Tout d’élégance et d’équilibre, de tanins soyeux, tel se présente ce Château Boyd-Cantenac, un vin venu des croupes de graves du plateau de Cantenac, à Margaux. Les experts du Guide Hachette des Vins ont décerné la Grappe d’Or à son auteur : Lucien Guillemet, un vigneron aux convictions bien ancrées.
Des Boyd aux Guillemet
Jack Boyd était un huguenot irlandais, Écossais de souche, établi à Belfast comme négociant en laine. Quand son commerce périclita, il émigra comme nombre de ses compatriotes et vint comme beaucoup chercher fortune sur les quais de Bordeaux. En 1754, il fit l’acquisition de vignes sur le plateau de Cantenac. Plus tard, au début du XIXe siècle, John Lewis Brown, un proche cousin, suivit ses traces. Les domaines s’appellent toujours Boyd-Cantenac et Cantenac-Brown. C’est après cet épisode britannique que les Guillemet entrèrent en scène. Depuis 1906, la famille possédait non loin de là le Château Pouget, et Pierre Élie Guillemet acheta Boyd en 1932. Exit les sujets d’Albion, car en 1843, Brown en faillite avait été démembré et vendu.
Propriétaire et vigneron
Lucien Guillemet, l’actuel détenteur de Boyd-Cantenac, est l’un des rares propriétaires du Médoc qui soit également vigneron. Il a pris les commandes du domaine au début de 1996. « Je n’avais guère le choix, dit-il. Faire autre chose aurait été une rupture avec mon éducation… Mais je me suis posé la question. » Adolescent, il voulait être aviateur ; il a passé son brevet de planeur, a été sélectionné pour intégrer l’École de l’Air de Salon-de-Provence − le Graal des aviateurs. Pourtant, au sortir du lycée, il choisit la biologie en classes préparatoires, et non les maths. Le plancher des vaches plutôt que les nuages. Il enchaîna l’Agro de Montpellier et la faculté d’œnologie à Bordeaux et débuta chez le négociant Barton et Guestier, avant de rejoindre Margaux et Château Giscours pour une douzaine d’années. En 1996, son père, l’âge venant, l’appela pour prendre sa suite à Boyd et à Pouget.

Un vigneron sans dogmes

« Il s’agit d’obtenir des raisins mûrs et sains et de chercher les meilleurs itinéraires pour y arriver. Garder ce qui semble bon de l’empirisme qui a formé la tradition et se séparer de ce qui n’est pas bon. » Telle est la méthode de Lucien à Boyd : « Fuir les dogmes et les raisonnements simples. » Il trouve les purs et durs du bio parfois trop dogmatiques. Il critique par exemple les traitements classiques au cuivre contre le mildiou, bien acceptés par les adeptes du bio. Or les métaux lourds sont néfastes pour la faune et la flore. Lucien préfère une approche différente : comme restaurer les capacités de résistance des plants de vigne, ce qu’on sait faire à présent avec des composés de phosphore. Et pour échapper au « cycle infernal de la chimie », comme il dit, parlant des insecticides, il utilise des pièges à phéromones. Il fut l’un des premiers à les employer à Margaux, il y a une dizaine d’années. Une autre façon, sa façon à lui, de soigner la nature.


Le plaisir d’abord
« Toute l’histoire est de cerner le plaisir, une émotion artistique, une sensation d’épanouissement » dit Lucien Guillemet. « Le caractère de Boyd, c’est sa finesse et son équilibre constants. Parfois il est moins généreux, moins volumineux, mais on n’est pas dans la logique de la fille siliconée. Si on veut trop extraire, on finit par mal faire. » Autre formule bien sentie : « Ce n’est pas à la cave que se fait la création, mais dans la vigne. Le chai c’est de l’interprétation. » Et de citer le professeur Émile Peynaud qui parlait des 36 raisons pour lesquelles on vendange trop tôt à Bordeaux. À Boyd, les vendangeurs sont souvent les derniers à ramasser. Lucien Guillemet a des convictions et elles font merveille, à en juger par le verdict des dégustateurs du Guide Hachette, séduits par son margaux à la robe d’un « rubis à la fois sombre et éclatant… par la subtilité d’un bouquet passant des fruits noirs (mûre) à la vanille et aux épices, apports d’un bois finement dosé. Au palais, élégance et équilibre, puissance maîtrisée, des tanins présents mais soyeux, complexité aromatique (fruits, tabac, épices douces) et finale longue. » Le plaisir, en somme : ouvrez les Guillemets !

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avr 24

Moment médiatique incontournable de la vie du vignoble bordelais, les primeurs ont, comme chaque année, réuni les « plus fins palais » de la presse viticole pour découvrir le millésime 2011. Un millésime qui, héritage difficile, succède à deux années érigées au rang de « très grands millésimes ». Quels enseignements sur le cru 2011 ?


Côté presse : les petits plats dans les grands
Une nouvelle fois, la semaine des primeurs a drainé vers Bordeaux la grande foule des spécialistes du vin du monde entier. Rien que pour les séances de l’Union des Grands crus de Bordeaux (l’UGCB), quelque 4 000 badges et accréditations ont été délivrés. Chaque jour ce sont au total plus de 6 500 visiteurs qui ont sillonné le vignoble. Le nombre de journalistes internationaux présents aux côtés des acheteurs a confirmé l’intérêt médiatique de l’opération. Comme Vinexpo, il est incontestable que cette manifestation assoit la position de capitale mondiale du vin de la métropole aquitaine. D’ailleurs, pour cette édition, on n’a pas hésité à mettre les petits plats dans les grands, au sens premier du terme, avec des déjeuners pour couper et agrémenter les séances de dégustation, voire des soirées dans certains châteaux. Les journalistes ont été particulièrement choyés : on leur a parfois réservé des salles, et même des dégustations. En revanche, certains grands crus ont eu tendance à se montrer extrêmement sélectifs dans le choix de leurs invités. Ainsi, les professionnels girondins (œnologues, tonneliers, etc.) ont parfois été systématiquement écartés.


Côté vin : le retour à une certaine tradition bordelaise
Remarquable coup médiatique, la semaine des primeurs n’a cependant rien appris de neuf sur le dernier millésime ; du moins aux spécialistes bordelais. Depuis les vendanges, il apparaissait évident que le 2011 allait être inférieur aux 2010 et 2009, qu’il produirait des vins rouges moins puissants et moins concentrés, appelés sans doute à une garde moins longue. Le millésime marque le retour à une certaine tradition bordelaise, avec des vins privilégiant la finesse et l’équilibre, qui seront très plaisants jeunes ou après quelques années en cave. Il serait donc excessif de dénigrer le 2011, comme il avait été abusif de la part de certains critiques de porter au pinacle sans la moindre réserve les 2009 et 2010. Deux très beaux millésimes certes, mais qui ont réservé quelques surprises – bonnes ou mauvaises – comme le montrent ce printemps les dégustations en cours pour le prochain Guide Hachette, à paraître en septembre. Pour 2011, le risque de vins « bodybuildés » a été écarté ; le problème majeur est un caractère parfois végétal pour certains crus ayant vendangé trop tôt. Le 2011 ne sera donc pas plus homogène que les deux millésimes précédents.
La météorologie en a fait un millésime difficile : on a déploré de nombreux accidents aux conséquences parfois lourdes, comme les grêles de début septembre, notamment à Saint-Estèphe. On a même relevé une inversion des saisons : à un printemps chaud et sec a succédé un été plutôt maussade aux températures inférieures aux normales. En conséquence, les vendanges ont été tardives, marquées en outre par des pluies au début de la récolte. C’est un millésime qui aura demandé des efforts, notamment financiers, aux producteurs.


Côté prix : une tendance à la baisse
Le résultat, sans être exceptionnel, n’aura rien de décevant. Un bon millésime, sans doute supérieur au 2008, du même style que le 1983, offrant un vin fin et fruité, de moyenne garde. Il y aura certainement des révélations en sauternes, même si 2011 se prêtera sans doute assez difficilement à l’élaboration de ces nouveaux sauternes très aromatiques. On assistera sans doute à une diminution des prix, notamment dans le haut de gamme. Déjà les premiers prix qui sont tombés sont sensiblement à la baisse. À commencer par Lafite, qui annonce 420 €, contre 600 € pour le 2010, soit une diminution de 30 %. Toutefois, les producteurs ayant déjà une politique raisonnable ne pourront pas les descendre énormément, pour deux raisons : les coûts d’élaboration spécifiques au millésime, et des volumes limités dans une année marquée par des accidents climatiques. En l’état actuel des choses il semblerait que, la baisse pourrait atteindre 40 ou 45 % pour certains crus ; mais elle se situera sans doute entre 20 et 40 %, voire autour de 10 à 15 %, pour de nombreux crus, notamment pour des seconds vins. Le 2011 pourrait alors se situer à un niveau supérieur à 2007 ou 2008. La baisse risque donc d’être plus modeste que souhaitée par certains. On ne devrait pas tarder à être fixé, car il est probable que de nombreux châteaux indiqueront leurs prix sans attendre trop longtemps.
Et pour connaître la vérité sur la qualité du 2011, il faudra attendre que les vins soient réellement achevés et mis en bouteilles. Les dégustations du Guide Hachette, qui portent sur des vins embouteillés, contribueront à éclairer le consommateur sur ce point.



Latour se retire des primeurs
La fin des primeurs a été marquée par un événement qui a fait l’effet d’une bombe : dans une lettre adressée aux principaux négociants et courtiers de la place de Bordeaux, le château Latour a annoncé qu’à partir de 2012 il cesserait de participer aux primeurs, estimant anormal que l’on puisse juger un vin qui n’a pas commencé son élevage. L’impact réel de cette décision doit être nuancé, car le cru de François Pinault a toujours été très réservé au sujet des primeurs et les lots de vins mis en vente par le premier cru classé pauillacais n’ont jamais été très importants. La grande question est de savoir si Latour fera école ou non.



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fév 27



À Puisseguin, Guibot et Guibeau sont les deux châteaux frères des Bourlon, les « Mexicains » du Libournais. Château Guibot a collectionné les coups de cœur : les millésimes 2002, 2003, 2004 et, après quelques étoiles, le dernier pour un 2008. Les dégustateurs du Guide ont ainsi salué « la robe profonde presque noire de ce vin, son nez fruité et épicé, ses tanins mûrs et veloutés, sa finale puissante et d’une grande persistance ». Une valeur sûre de l’appellation puisseguin-saint-émilion et une étonnante saga qui commence dans les livres d’histoire.


Le soldat de Maximilien
Ils viennent de loin, les Bourlon de Puisseguin : du Mexique. Et pas en ligne droite, après quelques détours… Alfred Amédée Bourlon, l’arrière-grand-père, y partit à la fleur de l’âge dans l’expédition hasardeuse dépêchée par Napoléon III pour asseoir l’archiduc d’Autriche Ferdinand Maximilien sur le trône du pays. Entreprise funeste pour l’empereur Maximilien, mais pas pour le soldat français qui s’acclimata si bien qu’il y épousa une jolie concitoyenne exilée. Leur aîné Alfred, patriote et français de cœur, décida d’aller faire la Grande Guerre et fut blessé dans les tranchées. De retour à Mexico, il épousa une riche héritière, française, vivant sur l’hacienda Cero Gordo, possession de mille hectares près des pyramides de Teotihuacan. Matty lui donna neuf enfants.


Du Mexique à Puisseguin
Touché par le mal du pays, Alfred Amédée installa en 1927 sa grande famille à Bordeaux. Il envoya son fils Henri poursuivre des études d’ingénieur agronome à l’Institut de Fribourg. Mais Henri tomba malade en Suisse et bientôt, par ce coup du sort, la famille se rapprocha de Puisseguin… On envoya Henri en séjour de convalescence à la campagne chez l’abbé Rebeyrolles, précepteur et curé de Puisseguin. C’est là, le soir à la chorale, qu’il rencontra Yvette, issue d’une famille de vignerons enracinée en Libournais depuis le XVIe siècle. Alfred leur acheta le Château Guibeau en cadeau de mariage. Yvette de son côté hérita du Château Guibot La Fourvieille. En 1939, le père ramena toute sa famille restante à l’abri au Mexique. Les deux propriétés Guibot La Fourvieille et Guibeau furent réunies en 1960. « J’ai une centaine de cousins au Mexique », dit Henri Bourlon, le fils d’Henri et petit-fils d’Alfred.
De l’âge d’or mexicain, il ne reste que les bâtiments décrépits de l’hacienda Cero Gordo. Les terres ont été données aux paysans durant la révolution de Zapata et de Pancho Vila. Aujourd’hui, Henri Bourlon est aussi maire de Puisseguin et président du syndicat de l’eau (sic…) de l’Est libournais.


Puisseguin, la petite saint-émilionnaise
Entourée des aires d’appellations de Lussac, Saint-Georges et Montagne, Puisseguin est la plus orientale des AOC sœurs de Saint-Émilion. Le plateau qui prolonge celui de Saint-Émilion vient mourir ici, au point culminant de la Gironde (106 m). Des hauteurs de Guibot, on aperçoit au lointain le château moyenâgeux de Monbadon. « C’est l’un des meilleurs terroirs du Saint-Émilionnais », assure Henri Bourlon. « Les études de l’Inra l’affirment ». Le domaine s’étend sur 41 ha, bordés de bois de chênes et de frênes et parcourus de ruisseaux. L’encépagement est bien libournais : le merlot occupe 70 % des plantations. Henri Bourlon est également fier de ses quelques vieux cabernets francs centenaires : « On les soigne bien comme il faut pour les garder. On va les cloner. Selon Michel Rolland, ils sont parmi les meilleurs de la Gironde ». L’œnologue vedette et son cabinet sont les conseils attitrés de Château Guibot La Fourvieille. Enherbement dans les rangs, effeuillage à la main, taille maîtrisée, telles sont les règles. Chais équipés d’outils dernier cri et vendanges à la carte : les parcelles sont répertoriées une à une, et les états de maturité suivis au jour le jour. « On ne vendange que quand la maturité est au top. »


Culture Raisonnée ou bio ?
Henri Bourlon a repris le domaine en 1982 et s’est lancé peu après dans la culture raisonnée. « Tout le monde se moquait de moi à l‘époque, dit-il, mais plus on traitait, plus on avait de parasites. Alors j’ai supprimé peu à peu les insecticides, les herbicides, et réduit tous les traitements. » Et quand la relève, avec sa fille Brigitte et son gendre Éric, est arrivée en 2009, elle s’est orientée vers le bio pur et dur. Ils auront la certification en 2012 au terme des trois années de conversion obligatoires. En bon père de famille, Henri est dubitatif et un peu inquiet : « On prend des risques, craint-il. Avec le réchauffement du climat, on fait de bonnes récoltes depuis dix ans. Mais si le temps revient comme avant, avec des saisons humides, on risque d’en perdre. La bouillie bordelaise, ça marche ou pas… » Brigitte et Éric, eux, sont convaincus de la nécessité du bio. Le millésime 2012 sera donc bio au Château Guibot La Fourvieille. Et coup de cœur ?

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oct 27


Autrefois une exception, le Haut-Marbuzet est devenu un exemple du saint-estèphe moderne. Grâce à son créateur, Henri Duboscq, et à son culte du suave et soyeux merlot, sublimé dans ses bouteilles à découvrir dès leur jeunesse. Subtil paradoxe dans la patrie du mâle et fougueux cabernet-sauvignon, moins présent ici que dans d’autres crus de l’appellation.


Le puzzle des Mac Carthy

Dans l’après-guerre, Hervé, le père d’Henri Duboscq, était sous-chef de gare à Langon (et capitaine de l’équipe de rugby du coin). Pour améliorer l’ordinaire, le cheminot s’était établi représentant en bouchons. Une décision qui allait placer sa famille sur de bons rails. Un jour, un propriétaire barsacais de ses clients le poussa à quitter la SNCF, et Hervé, de voies en vin, s’installa marchand de vin. Puis un autre jour, de vin en vignes, il acquit en viager, en 1952, une parcelle à Saint-Estèphe, 7 ha de l’ancienne propriété des Mac Carthy. Des Irlandais jacobites chassés par les persécutions anglicanes, émigrés en Bordelais comme les Lynch, les Clarke, ou les Barton. Dans une guerre de succession, les vignes avaient été découpées en huit parts et vendues aux laboureurs du hameau. C’est l’une d’elles qui échut à Hervé des années après. Et cinquante ans durant, les Duboscq père et fils ont rassemblé une à une les huit pièces éparses, comme un puzzle, et reconstitué le domaine des Mac Carthy. Aujourd’hui, Le Haut-Marbuzet compte 75 ha. Henri Duboscq a rejoint son père en 1962 et pris sa suite en 1974. Il vient de fêter sa cinquantième vendange. Ses fils Bruno et Hughes l’ont suivi. « Notre vigne nous aime », sourit Henri.


« Le vin que j’aime »

« Autrefois, on buvait les médoc à trente ans, remarque Henri Duboscq. Moi, j’ai toujours fait les vins que j’aimais, des vins agréables à boire jeunes. Et tout le monde va dans ce sens à présent. J’ai été le pionnier d’un goût ». Le goût du merlot. Cépage voluptueux quand il est jeune, plein de rondeur, de chair et d’opulence. De fait, sa part s’accroît dans les vignobles du Médoc. « Le merlot est séducteur, ajoute Henri Duboscq, et le cabernet-sauvignon, cérébral. L’hédonisme du merlot tempère le cabernet. » Ce propriétaire assemble à 50 % de merlot, 40 % de cabernet-sauvignon et 10 % de petit-verdot, cépage médocain. Original encore, il cueille depuis toujours ses raisins au bord de la surmaturité. « Il y a quarante ans, peu de gens s’occupaient de la maturité de la peau et des pépins. À l’époque, je croquais les raisins et j’attendais le tout dernier moment, d’instinct, pour commencer les vendanges. Aujourd’hui on a des instruments de mesure ». Précurseur toujours, il élève son vin en barriques neuves. « Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de barriques dans le chai, alors j’ai bien été obligé d’en acheter des neuves ! », justifie-t-il. « Mais plus les vignes vieillissent, moins le bois marque le vin », précise-t-il. Plus de merlot et moins de bois : la tendance actuelle.


Sous le plateau de Marbuzet


Entre Cos d’Estournel et Montrose, les vignes du Haut-Marbuzet s’inclinent en pente douce vers l’estuaire. « Les grands vins en Médoc viennent des vignes qui regardent le fleuve », jubile Henri Duboscq. Les ceps s’enracinent dans le socle des argiles de Saint-Estèphe, traversés de veines ferriques et de calcaire, sous les graves de surface, qui adoucissent les froidures, tempèrent les chaleurs et drainent les pluies. Henri Duboscq se féliciterait presque du réchauffement climatique. À la différence de ses voisins de Pauillac, Margaux ou Saint-Julien, les particularismes géologiques du plateau de Marbuzet, ses argiles profondes qui conservent l’eau, préservent les merlots du stress hydrique des étés chauds. « Dans les étés de canicule, en 2003, 2005, 2009, 2010, mes vignes donnent leur quintessence », se réjouit-il. Le bonheur de ses merlots passe avant tout.


Le millésime 2008 vu par le Guide

À vrai dire, si l’on en juge par les notices du Guide Hachette au cours de la dernière décennie, on est surtout frappé par la belle constance du cru, de millésime en millésime : les étoiles du Guide, chaque année, vont le plus souvent par paire. Et le 2008, dernier dégusté, pour n’être pas le fruit d’un été caniculaire, ne démérite pas : coup de cœur ! Voici ce qu’en disaient les jurés au début de l’année :
« La richesse du bouquet bien typé (fruits noirs, toasté, moka) invite à poursuivre la dégustation. Au palais se dessine un ensemble de grande qualité, promis à un bel avenir : attaque fraîche, milieu de bouche onctueux et concentré, tanins virils, finale très longue. Tout est réuni pour permettre une garde d’au moins cinq ou six ans, et bien plus encore pour de nouvelles sensations. »
On voit par là qu’en Bordelais, la notion de jeunesse est toute relative…

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oct 06

Le 29 septembre dernier, le Guide Hachette des Vins a fêté son édition 2012 à Bruxelles. L’occasion pour les journalistes de découvrir une sélection de vins retenus dans la 28e édition du plus lu des guides d’achat. Plusieurs ambassadeurs du Bordelais, de Bourgogne et de Champagne ont honoré cette manifestation de leur présence. Des domaines de référence, dont les vins fréquentent avec assiduité les pages du Guide Hachette.


Pour les crus du Médoc, trois représentants. Christine Lurton de Caix a proposé son Château Dauzac 2008 (5e cru classé en margaux), ainsi décrit dans le Guide : « D’une belle couleur bordeaux sombre, ce dernier développe un bouquet puissant et complexe qui associe les raisins bien mûrs à une petite note animale sur un fond boisé encore dominant mais de qualité. Ample, rond et bien charpenté, ce vin prometteur méritera d’être attendu quelques années. »

Corinne Saussier Conroy représentait le Château Brane-Cantenac (2e cru classé en margaux), avec son 2008. Ce millésime « fut un véritable casse-tête pour les viticulteurs margalais », lit-on dans le Guide. « Fallait-il rechercher la structure ou jouer la carte de la finesse ? Henri Lurton et son équipe ont choisi la seconde option en veillant à ne pas perturber l’équilibre général. Le résultat est un vin assez souple mais très bien équilibré, qui met en valeur une expression aromatique délicate où fruits rouges et réglisse se conjuguent harmonieusement, tant au nez qu’en bouche. »

M. Lamiable a proposé à la dégustation sa Majesté de la Haye 2008 (saint-estèphe), microcuvée du Château la Haye (deux barriques et demie de cabernet-sauvignon et de petit verdot). Ce vin a fait son entrée dans le Guide avec ce millésime. Il a retenu l’attention par son palais onctueux, riche, concentré, porté par des tanins bien fondus. Trois à quatre ans de patience seront nécessaires avant de commencer à l’apprécier.

M. et Mme Vocoret (Dom. Yvon et Laurent Vocoret) représentaient la Bourgogne avec leur chablis 2009. « Avec ce 2009, l’humeur est au beau fixe et les papilles sont à la fête. Prix d’excellence pour ce chablis auquel rien ne manque: robe pure et cristalline, nez minéral comme il se doit et fruité à souhait, bouche ample, riche et d’une grande délicatesse, avec une fraîcheur vivifiante en soutien. À savourer dans les quatre prochaines années, sur des asperges sauce mousseline ou des écrevisses à la nage. »

Corinne Saussier Conroy (Ch. Brane-Cantenac), Stéphane Rosa (Guide Hachette des Vins), Christine Lurton de Caix (Ch. Dauzac) et M. Lamiable (Ch. la Haye)


Pour la Champagne, étaient présentes les maisons Drappier, Deutz et Charles Heidsieck. La première a proposé son Carte d’or 1995, élu coup de cœur dans le Guide 2012 : « Beaucoup de pinot noir, le chardonnay (7 %), et le meunier (3 %) ne faisant que de la figuration. Des arômes grillés, miellés et confits (pâte de fruits) traduisent une harmonieuse maturité. Puissant sans la moindre lourdeur, d’une rare persistance, c’est un superbe champagne de repas. »

La maison Charles Heidsieck a proposé son millésimé 2000, qui marie 60 % de pinot noir et 40 % de chardonnay, un champagne qui porte avec classe le poids des ans. Doré et orné d’un joli cordon, il livre des arômes complexes de fruits confits et de torréfaction qui se prolongent dans une bouche ample, équilibrée et fraîche.

Quant à l’Amour de Deutz 2002, c’est un blanc de blancs de prestige, qui provient essentiellement de grands crus. Son nez charmeur, aux nuances élégantes de fleurs blanches, de brioche et d’agrumes, prélude à une bouche fraîche, harmonieuse et longue, au dosage juste.

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mai 23

Avec Pascal Ribéreau-Gayon, décédé à l’âge de 81 ans dans la nuit du 15 au 16 mai, disparaît l’une des grandes figures de l’œnologie bordelaise, pour ne pas dire, française du XXe siècle. Et un homme auquel le Guide Hachette des Vins doit beaucoup.


Son père, Jean Ribéreau-Gayon, avait créé en 1949 l’Institut d’œnologie de Bordeaux. Son arrière grand-père Ulysse Gayon, assistant de Louis Pasteur, avait découvert la bouillie bordelaise, rempart contre le mildiou. Il aurait pu se contenter d’être un héritier ; il n’en fut rien. Il s’engagea à fond dans une carrière de chercheur qui l’amena à apporter une contribution essentielle à l’œnologie moderne : l’utilisation de la  chromatographie pour déterminer la présence d’hybrides dans un vin rouge. On sait que les vignes hybrides, après les dévastations du phylloxéra à la fin du XIXe s., s’étaient répandues dans tous les vignobles de France. Elles résistaient au fatal puceron, mais elles donnaient des vins médiocres. Les appellations contrôlées, mises en place à partir de 1935, les avaient systématiquement interdites, mais elles subsistaient, disséminées un peu partout… Le bon grain avec l’ivraie. L’amateur était-il sûr d’avoir dans son étiquette le produit annoncé sur l’étiquette ?


À l’origine, en 1952, il s’agissait d’une recherche fondamentale, de chimie théorique, sans rapport avec l’identification des cépages. L’objectif était une meilleure connaissance de la chimie des anthocyanes, ces pigments présents dans la pellicule des baies de raisin, et qui donnent leur couleur aux vins rouges. La recherche fut entreprise à la fin de l’été à partir de merlots et de cabernets-sauvignons. Or, « par un hasard heureux », comme l’écrit Pascal Ribéreau-Gayon dans son ultime ouvrage, l’excellente Histoire de l’œnologie à Bordeaux (Dunod, mai 2011), des rangs d’hybrides se trouvaient juste à côté ; et il pensa qu’il pouvait être intéressant d’effectuer aussi des prélèvements parmi eux. L’analyse et l’identification des anthocyanes par la technique de la chromatographie sur papier (une méthode d’analyse chimique) firent apparaître des différences significatives entre les variétés de vignes françaises traditionnellement cultivées en Europe (Vitis vinifera) et les hybrides. Grâce à cette découverte, l’Institut national des appellations d’origine (INAO) allait pouvoir éradiquer les hybrides des vignes françaises à la fin des années 1950 et au cours des années 1960.


Par la suite, devenu professeur puis, en 1976, directeur de l’Institut d’œnologie de l’université de Bordeaux II (Ségalen), il a poursuivi l’œuvre de son père en ouvrant la faculté sur le monde de l’entreprise, en travaillant avec des exploitations, tant françaises qu’étrangères, et des maisons de négoce. Il stimula aussi la recherche et singulièrement la recherche fondamentale. La qualité de son travail dans ce domaine permit à l’Institut de devenir Faculté en 1995. Il en fut bien évidemment le premier doyen.


Authentique homme de sciences, il ne négligeait pas non plus la vulgarisation des connaissances et la communication. C’est avec enthousiasme qu’il répondit favorablement à la proposition de Catherine Montalbetti de participer à la création du Guide Hachette des Vins ; puis à d’autres ouvrages comme l’Atlas Hachette-INAO des vins de France et le Guide pratique des vins. Très attaché au Guide, il a participé jusqu’en 2010 aux dégustations, où sa présence était particulièrement appréciée pour sa courtoisie, son extrême gentillesse et sa compétence.

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sept 13


Le Guide Hachette des Vins l’avait mis à l’honneur en 1998 : Thierry Manoncourt, propriétaire de Château Figeac (1er grand cru classé), reçut cette année-là la Grappe d’or du Guide devant la foule des journalistes et des producteurs réunis pour le lancement de l’édition 1999. Ce grand monsieur, figure de Saint-Émilion depuis plus de soixante ans, s’est éteint le 27 août dernier, à près de quatre-vingt-treize ans.


En lui attribuant la Grappe d’or, la rédaction saluait le caractère et l’élégance du millésime 1995 de Figeac, coup de cœur trois étoiles, cinquantième vendange de Thierry Manoncourt. Elle mettait aussi en avant l’œuvre entière de celui qui avait redonné vie à ce cru – plus illustre au XVIIIe siècle que Cheval Blanc – qui n’était alors qu’une simple métairie du domaine.


Et pourtant : « Si je suis vigneron, c’est bien par hasard » confiait Thierry Manoncourt. Qui aurait pu prédire que ce Parisien s’installerait à Saint-Émilion ? On raconte même que son père, pour lui annoncer en 1947 qu’il allait prendre en charge le domaine, lui aurait dit : « Catastrophe, ta mère hérite de Figeac ! ». Acquis en 1892 par son arrière-grand-père Henri de Chevremont, le cru ne représentait alors qu’un simple placement destiné à diversifier le patrimoine de cette famille tournée vers l’industrie, les sciences et les techniques. Phylloxéra, dépression économique, coup d’arrêt mis cette même année à la politique de libre échange qui avait tant contribué à la notoriété et à la fortune des grands vins français à l’étranger : pourquoi miser sur le vignoble en 1892 ? Surtout celui du Libournais : Saint-Émilion n’avait-il pas été oublié par le classement de 1855 ? L’avenir n’appartenait-il pas aux vins courants, pour lesquels la demande était forte ?


La stagnation des grands vignobles se prolongeant, c’est un défi qu’a dû relever Thierry Manoncourt. Venu à Figeac pour les vendanges 1943, il se prend – à vingt-cinq ans passés – d’une passion pour la vigne. Il passe un diplôme d’ingénieur agronome. Ces connaissances scientifiques, alors peu répandues dans le milieu des propriétaires mais prisées dans sa famille, lui donneront le goût de l’innovation. Elles l’aideront à conférer toute son expression à un remarquable terroir : trois belles croupes de graves. Sur ce type de sol plus fréquent en Médoc qu’en Libournais, il expérimente avec jubilation. Merlot, malbec, cabernet franc et cabernet-sauvignon, quelles sont les variétés les plus adaptées ? Des cuvées monocépages sont réalisées, mises en bouteilles, conservées dix ans. Les cabernets (70 %) seront le cœur des vins de Figeac – un encépagement atypique sur la rive droite, mais adapté aux terrains graveleux.


Autres innovations : le semis d’herbe entre les rangs de vignes; la fermentation malolactique, aujourd’hui la règle pour les vins rouges mais peu pratiquée jusque dans les années 1950-1960 ; l’aménagement (en 1970) d’une cave profonde alors que dans le Bordelais, les chais étaient traditionnellement de plain-pied ; l’emploi de cuves Inox (dès 1971) – à la suite de Haut-Brion et de Latour – et de barriques neuves. Cet élevage coûteux dans le chêne neuf, pratiqué par tous les premiers crus classés, renforce sans doute l’aura de Figeac. Il reste mesuré : Figeac ne cédera pas à la mode des vins « bodybuildés », puissamment boisés. Enfin, le château figure parmi les premiers à systématiser l’élaboration d’un second vin : le Grange Neuve permet de renforcer la qualité du grand vin. Ce dernier devait figurer dès le premier classement de Saint-Émilion aux premiers rangs – 1er grand cru classé B. Un héritage que sa fille aînée, Laure, et son gendre Éric d’Aramon font fructifier depuis une vingtaine d’années.


Enfin, Thierry Manoncourt s’est investi dans la défense des vins de l’appellation et des grands crus. Premier jurat de la Jurade de Saint-Émilion entre 1964 et 1988, il a cofondé en 1973 l’Union des Grands Crus de Bordeaux et a voyagé activement pour ouvrir des marchés au vignoble. Sa longue vie illustre la renaissance des grands châteaux bordelais dont l’aura avait bien pâli après l’âge d’or de 1855.

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juil 29

Affichant des prix qui atteignent jusqu’à 70 % d’augmentation par rapport à 2008, les plus grands châteaux bordelais annoncent enfin la couleur.


Jamais campagne de primeurs n’aura duré aussi longtemps. Si, à la sortie du printemps,  la plupart des châteaux avaient déjà mis sur le marché une offre 2009 à des tarifs tout à fait réalistes, les crus les plus prestigieux entretenaient le suspens.


Les acheteurs potentiels, dans l’impossibilité d’arrêter définitivement les budgets, sont maintenant fixés. Les « stars » sont annoncées à des tarifs qui feraient presque regretter les prix du millésime 2005, déjà présenté comme le plus cher de l’histoire des primeurs. Petrus, sorti alors à moins de 500 € (hors taxes et hors livraison), frôle cette année les 3 000 € (pratiquement 1 000 € de plus que la cote actuelle du 2005 !). Le prix de Latour a doublé en quelques jours, passant de 650 à 1 200 €, tandis que Mouton Rothschild faisait un bon de 650 à 890 €. Enfin, les châteaux Ausone ou Le Pin sont actuellement et respectivement disponibles à 1 600 et 2 000 €.


S’il s’agit là des exemples les plus spectaculaires, ils donnent malgré tout le ton d’un phénomène inflationniste sans précédent qui touche également les seconds vins. Au-delà de la qualité du millésime, seule la perspective d’une forte demande peut expliquer pareille augmentation. Les propriétaires semblent compter sur l’ouverture du vaste marché chinois et sur le retour des Américains qui n’ont jamais manqué un millésime annoncé comme exceptionnel. Une tendance que confirme l’Union des grands crus : la fréquentation de la campagne de dégustation des primeurs a connu une hausse de plus de 40 %.

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mai 19

Après une campagne de dégustation enthousiaste, les acheteurs sont dans l’attente des prix des primeurs 2009 qui devraient égaler sans peine ceux des 2000 et 2005.

La qualité du millésime ne laisse planer aucun doute. Les primeurs 2009, tout au moins pour ce qui concerne les grands noms, pourraient atteindre des niveaux de prix très élevés, et cela malgré la crise.


Plusieurs raisons expliqueraient ce phénomène, si toutefois il venait à se confirmer dans les semaines à venir. La baisse de l’euro par rapport au dollar, un certain regain d’intérêt de la part des États-Unis qui ont flairé les effluves d’un millésime d’anthologie, et surtout, la très forte demande des pays d’Asie, la Chine et Hong Kong en tête.


C’est d’ailleurs là que va se dérouler fin mai la prochaine édition du salon Vinexpo. Les crus les plus prestigieux semblent attendre d’y avoir pris la température du marché asiatique avant d’annoncer leurs prix. Les perspectives sont plus que réjouissantes et confortent les grandes étiquettes dans leur position d’objets de spéculation, les déconnectant définitivement de toutes les réalités de marché.


Il en va autrement pour les petits châteaux qui représentent plus de 95 % de la production bordelaise et sont directement touchés par la crise. Là, pas de mystère, les prix sont connus et restent raisonnables, pour ne pas dire réalistes. On note toutefois de légères augmentations, souvent moins de 10 %, qui sont plus que justifiées par le très bon niveau qualitatif des vins.

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