S – 4 avant l’arrivée du beaujolais nouveau… Mais les beaujolais… anciens sont déjà là, sont toujours là. Et méritent toute l’année d’être découverts. Cette semaine, le brouilly et le côte-de-brouilly, à l’extrême sud de la zone des crus. Ils proviennent d’une colline à la forme arrondie presque parfaite, avant-poste des monts du Beaujolais vers la plaine de la Saône. Le côte-de-brouilly, né sur les pentes, tire de roches dures d’origine éruptive sa couleur, sa complexité et sa charpente. Le brouilly, qui provient des sols variés du piémont, est le plus étendu des crus du Beaujolais. Ses vins, divers, offrent toutes les facettes de la production régionale.
Notre-Dame aux Raisins
On le voit de loin, ce mamelon couronné de bois, ellipse presque parfaite, situé à une dizaine de kilomètres de Belleville et de la plaine de la Saône. Il est séparé des monts du Beaujolais par le col de la Poyebade et on peut en faire le tour. Une étroite chapelle le coiffe depuis 1857, dédiée à « Notre-Dame aux Raisins ». La dévotion mariale qui a présidé à sa construction est bien la marque d’un certain XIXe siècle : en 1858, les premiers pèlerins affluent à Lourdes. En 1866, la chapelle de la Madone est érigée à Fleurie. On recherche la protection de la Vierge. Dans ces années 1850, la menace, au pied du mont Brouilly, c’était l’oïdium, champignon qui s’en prend à la principale richesse des villages alentour. Les notables catholiques du Second Empire invoquent alors la Mère de Dieu. Les producteurs de l’époque ne s’en remettaient cependant pas exclusivement au ciel : avant Victor Pulliat, le Chiroublon, promoteur du greffage de la vigne contre le phylloxéra (voir notre article du 15 octobre sur chiroubles), un ingénieur natif de Chalon-sur-Saône, Henri Marès, devait trouver rapidement la parade contre le champignon parasite. Un remède qui sentait le soufre, en quelque sorte, puisque c’est ce corps chimique qui a fait ses preuves contre l’oïdium.
Pèlerinages gourmands
La chapelle reste un lieu de pèlerinage. Tous les ans, à la fin de l’été, les Amis de Brouilly – la confrérie locale – donnent rendez-vous aux amateurs au pied du mont Brouilly pour gravir ses pentes jusqu’au sommet, qui culmine à 484 m. Si le beau temps est de la partie, les marcheurs sont récompensés de leurs efforts par un superbe panorama embrassant tout le vignoble du Beaujolais, la plaine de la Saône, la Dombes et, par temps clair, la chaîne des Alpes. Et partagent, selon la tradition, le pain, le vin et le sel de l’amitié. Le mont Brouilly, d’autres préfèrent le dévaler : une compétition locale de VTT est organisée au mois de mars – dans le respect des vignes, bien entendu. Les promeneurs plus tranquilles emprunteront les nombreux sentiers viticoles. Ou encore la voie verte, piste cyclable reliant Beaujeu à Saint-Jean-d’Ardières et qui traverse Cercié, au nord du mont Brouilly.
Côte-de-brouilly : roche dure et vin solide
Depuis le XVIIe siècle au moins, la vigne, qui escalade le mont Brouilly de tous côtés, donne ici un vin réputé, connu sous le nom de « brouilly », aussi estimé que celui des Thorins (moulin-à-vent), de Fleurie ou de Morgon. Le plus puissant provient des pentes du mont Brouilly. Il a obtenu une appellation à part entière, « côte-de-brouilly », qui le distingue du vignoble du piémont. L’AOC côte-de-brouilly se répartit entre quatre communes : Saint-Lager, vers l’est, Odenas, vers le sud, Quincié-en-Beaujolais, vers le couchant, et Cercié, vers le nord. Les sols sont composés notamment de roches éruptives anciennes telles que les diorites ou cornes vertes ou encore les « pierres bleues ». Des roches si dures qu’elles auraient contribué à décourager les entrepreneurs qui, en 1870, avaient espéré en tirer des pavés.
Ces sols, qui rappellent ceux de la côte du Py de Morgon (voir notre article du 24 septembre), ont fait en revanche le bonheur des vignerons. Ils recèlent davantage d’argiles que les roches d’origine granitique et assurent au gamay une bonne résistance à la sécheresse estivale : le vin y gagne en corps et en charpente. D’un rouge grenat profond, il se distingue par un nez complexe, où les notes fruitées du cépage s’accompagnent de nuances de violette et de pivoine et d’accents minéraux et poivrés. Quant au palais, au goût remarquable de raisin frais, il possède suffisamment de tanins pour affronter cinq à six ans de garde. Et le soleil, qui donne largement sur ce vignoble en pente (surtout côté sud), lui confère beaucoup de corps. L’AOC comprend deux célèbres climats : l’Héronde à Odenas et l’Écluse à Saint-Lager, tous deux situés sur le versant sud du mont Brouilly.
Brouilly : abondant, joyeux et divers
Si la superficie du côte-de-brouilly est limitée (312 ha), celle de l’AOC brouilly, qui la ceinture en plaine, couvre 1 330 ha, ce qui en fait le cru le plus vaste du Beaujolais. Cette appellation s’étend sur le territoire des quatre communes citées plus haut, auxquelles s’ajoutent, vers le sud, les meilleurs coteaux de Saint-Étienne-la-Varenne et de Charentay. Au sud commence la zone des beaujolais-villages, alors qu’au nord, l’AOC voisine avec Régnié et Morgon.
Sur une surface aussi étendue, les sols sont plus divers. La partie ouest, de Quincié à Saint-Étienne-la-Varenne, repose sur des sols sableux d’origine granitique. Au centre, à l’est d’Odenas, les sols plus argileux et caillouteux se rattachent aux roches du mont Brouilly. À l’est, vers Saint-Lager, le substrat est formé par des alluvions anciennes et, plus au sud, apparaissent des terroirs argilo-calcaires qui rappellent ceux du Beaujolais méridional. Enfin, au nord de la rivière de l’Ardières, la côte de la Pisse Vieille, climat célèbre de Cercié, associe granite et colluvions.
Si à la diversité des terroirs répond celles des vins, d’une manière générale, les brouilly s’apprécient plus jeunes que les côte-de-brouilly. Leur nez, bien fruité, mêle la fraise à des notes dominantes de framboise et leur corps allie souplesse, chair et finesse.
Châteaux et métayers
Dès la fin du XVIIe siècle, de grands propriétaires se sont intéressés aux terroirs du Beaujolais septentrional. Aux alentours du mont Brouilly, plusieurs châteaux témoignent de cette mise en valeur précoce. Le plus impressionnant est sans doute celui de la Chaize (brouilly), véritable petit Versailles local, construit de 1674 à 1676 sur les plans de Jules-Hardouin Mansart, surintendant des Bâtiments royaux, pour le frère du Père la Chaize, confesseur de Louis XIV. Les jardins ont été dessinés par Le Nôtre. La cave voûtée de 108 m de long, où s’alignent encore cuves, foudres et fûts, est particulièrement impressionnante. Les 99 ha du domaine sont confiés, selon une tradition antérieure à la Révolution et toujours vivace dans la région, à plusieurs familles de métayers. On citera encore le château des Ravatys, fondé au XIXe siècle par un entrepreneur de travaux publics établit à Saint-Lager. Il a été légué en 1937 par sa nièce à l’Institut Pasteur. Le domaine viticole, ici aussi, est exploité par des métayers.
Fiche d’identité
Création de l’AOC : 1938
Superficie : brouilly 1330 ha ; côte-de-brouilly 312 ha
Production : brouilly 69 900 hl ; côte-de-brouilly 16 200 hl
Cépage : gamay
Couleur : rouge
Température de service : 14 °C
Potentiel de garde : brouilly 2 à 3 ans ; côte-de-brouilly 3 à 6 ans
Voir aussi
- Les sélections en brouilly du Guide Hachette des Vins (éditions 2008, 2009 et 2010)
- Les sélections en côte-de-brouilly du Guide Hachette des Vins (éditions 2008, 2009 et 2010)
- Le Beaujolais (histoire et traditions, cépages et terroirs, acteurs et économie)
- Œnotourisme : la route des crus
- Accords gourmands avec le brouilly
- Accords gourmands avec le côte-de-brouilly