Louis Montemagni est un flamboyant octogénaire. La statue du Nebbio. Il a conquis au fil des ans, cep après cep, ses 110 ha de vignes de la Conca d’Oru. Avec son « lieutenant » à ses côtés, sa brillante oenologue Aurélie Melleray, ils accumulent tous deux les faits d’arme victorieux. Le dernier en date : un coup de coeur au Guide Hachette 2012, pour leur délicieuse cuvée Prestige 2010 en muscat-du-cap-corse, après celui obtenu pour le 2008.

Louis de Patrimonio
Louis représente la quatrième génération de Montemagni. Les cinquièmes et sixièmes, ses quatre filles et ses petits-enfants, le relèveront. Son arrière-grand-père, Louis comme lui, avait commencé avec deux hectares au Campo Altoso (les hauts coteaux). Louis « le quatrième » s’est installé dans les années 1950, et chaque année il a dépensé les bénéfices de son entreprise de transport et de chantiers pour racheter les vignes qu’il trouvait. Il arrache les vieux ceps et retourne la terre. Un jour, Louis y a déterré un menhir, celui qui se trouve au théâtre de verdure de Patrimonio. Et il replante de belles vignes. Il continue aujourd’hui, cravate au cou, aux manettes de son tracteur. Fier d’avoir rassemblé ainsi ces 110 hectares, ce qui en fait le vignoble le plus étendu de Patrimonio. Dans les années 1990, il a construit sa cave adossée à la colline.

L’or de la Costa Longa
Patrimonio repose sur une lentille calcaire, les collines de la vallée du Nebbio soufflées par le sirocco, appelées la Conca d’Oru. Ses vins rouges sont faits des très corses vermentinu et niellucciu. Ses parcelles, Louis les baptise à sa façon, ignorant les noms officiels des lieux-dits. L’une, le lieu-dit Troncello, il l’appelle «Les Trois Femmes», parce qu’autrefois il les a achetées à trois veuves ; «Le Vieux Moulin» est en fait La Brietta sur les cadastres, du nom d’un ruisseau, le moulin n’existe plus ; «Le Cousin Napoléon» a appartenu à un officier de l’Empereur ; et «Le cousin Nicolas» est la Costa Longa, là où il a planté ses muscats à petits grains, sur 10 hectares d’une seule pièce au flanc du coteau escarpé, à l’entrée de Saint-Florent. Des terres de calcaires propices à la finesse des vins, qui s’imprègnent des senteurs de menthe sauvage et d’anis du maquis.

La recette du muscat d’Aurélie
Aurélie Melleray, l’Alsacienne de Colmar à la chevelure sombre de Corse fière, en est à sa neuvième vendange chez Louis Montemagni. Elle a apporté avec elle son bagage de modernité. «Au début, je me disputais avec lui. Il avait l’habitude de vendanger les muscats très tard, à la fin septembre», dit-elle, «Aujourd’hui, on commence dès le 20 août. Ainsi on a des grains bien confits, mais qui gardent du fruit et de la fraîcheur». Un goût plus subtil et plus actuel. Ensuite, tout est question de précision. «Je recherche le plus de finesse, de complexité et de longueur», dit Aurélie, «Mon muscat, c’est du jus de raisin, on croque les grappes». Vendange à l’aube, à la fraîche et à la main, avec Louis en cravate derrière les vendangeurs. Une macération d’une nuit des pulpes et des peaux gorgées d’arômes. Deux nuits encore à laisser déposer les bourbes. Une fermentation lente. Alors arrive l’heure du mutage. «On surveille le point de mutage, c’est une vraie opération commando», dit Aurélie. Les règles de l’appellation imposent 90 grammes de sucre minimum et 21,5° d’alcool. Puis vient l’élevage et le bâtonnage des lies qui donnent son gras au vin. La mise en bouteille intervient le plus tard possible, l’été suivant. Résultat : un coup de cœur des dégustateurs du Guide Hachette pour la cuvée Prestige 2010 : «À cheval entre modernité et tradition, cette magnifique cuvée est tout en équilibre et riche en sensations. Le nez très floral dévoile de superbes notes de verveine, de citron confit et d’épices douces. La bouche offre un équilibre remarquable entre la douceur des fruits confits, la générosité de l’alcool et la fraîcheur acidulée des agrumes. À réserver pour un foie gras».

Une corse d’Alsace
Aurélie a fait son chemin dans l’Ile de Beauté. Elle a débuté au Clos Colombe d’Etienne Suzzoni, rencontré à l’école d’agriculture de Montpellier. Elle est passée chez Louis Montemagni en 2004. Elle s’est mariée à un Corse. L’acclimatation insulaire est réussie, son savoir-faire est apprécié. Et Louis la couve des yeux, sa « Corse d’Alsace », avec affection : «Je suis un peu son grand-père», sourit-il. «Elle s’est attachée à mon vignoble». Et il ajoute, heureux de son œuvre : «Je suis libre maintenant, qu’est-ce-que je pourrais faire d’autre ? Cette région est belle et je ne la laisserai pas inculte».