
À Puisseguin, Guibot et Guibeau sont les deux châteaux frères des Bourlon, les « Mexicains » du Libournais. Château Guibot a collectionné les coups de cœur : les millésimes 2002, 2003, 2004 et, après quelques étoiles, le dernier pour un 2008. Les dégustateurs du Guide ont ainsi salué « la robe profonde presque noire de ce vin, son nez fruité et épicé, ses tanins mûrs et veloutés, sa finale puissante et d’une grande persistance ». Une valeur sûre de l’appellation puisseguin-saint-émilion et une étonnante saga qui commence dans les livres d’histoire.
Le soldat de Maximilien
Ils viennent de loin, les Bourlon de Puisseguin : du Mexique. Et pas en ligne droite, après quelques détours… Alfred Amédée Bourlon, l’arrière-grand-père, y partit à la fleur de l’âge dans l’expédition hasardeuse dépêchée par Napoléon III pour asseoir l’archiduc d’Autriche Ferdinand Maximilien sur le trône du pays. Entreprise funeste pour l’empereur Maximilien, mais pas pour le soldat français qui s’acclimata si bien qu’il y épousa une jolie concitoyenne exilée. Leur aîné Alfred, patriote et français de cœur, décida d’aller faire la Grande Guerre et fut blessé dans les tranchées. De retour à Mexico, il épousa une riche héritière, française, vivant sur l’hacienda Cero Gordo, possession de mille hectares près des pyramides de Teotihuacan. Matty lui donna neuf enfants.
Du Mexique à Puisseguin
Touché par le mal du pays, Alfred Amédée installa en 1927 sa grande famille à Bordeaux. Il envoya son fils Henri poursuivre des études d’ingénieur agronome à l’Institut de Fribourg. Mais Henri tomba malade en Suisse et bientôt, par ce coup du sort, la famille se rapprocha de Puisseguin… On envoya Henri en séjour de convalescence à la campagne chez l’abbé Rebeyrolles, précepteur et curé de Puisseguin. C’est là, le soir à la chorale, qu’il rencontra Yvette, issue d’une famille de vignerons enracinée en Libournais depuis le XVIe siècle. Alfred leur acheta le Château Guibeau en cadeau de mariage. Yvette de son côté hérita du Château Guibot La Fourvieille. En 1939, le père ramena toute sa famille restante à l’abri au Mexique. Les deux propriétés Guibot La Fourvieille et Guibeau furent réunies en 1960. « J’ai une centaine de cousins au Mexique », dit Henri Bourlon, le fils d’Henri et petit-fils d’Alfred.
De l’âge d’or mexicain, il ne reste que les bâtiments décrépits de l’hacienda Cero Gordo. Les terres ont été données aux paysans durant la révolution de Zapata et de Pancho Vila. Aujourd’hui, Henri Bourlon est aussi maire de Puisseguin et président du syndicat de l’eau (sic…) de l’Est libournais.
Puisseguin, la petite saint-émilionnaise
Entourée des aires d’appellations de Lussac, Saint-Georges et Montagne, Puisseguin est la plus orientale des AOC sœurs de Saint-Émilion. Le plateau qui prolonge celui de Saint-Émilion vient mourir ici, au point culminant de la Gironde (106 m). Des hauteurs de Guibot, on aperçoit au lointain le château moyenâgeux de Monbadon. « C’est l’un des meilleurs terroirs du Saint-Émilionnais », assure Henri Bourlon. « Les études de l’Inra l’affirment ». Le domaine s’étend sur 41 ha, bordés de bois de chênes et de frênes et parcourus de ruisseaux. L’encépagement est bien libournais : le merlot occupe 70 % des plantations. Henri Bourlon est également fier de ses quelques vieux cabernets francs centenaires : « On les soigne bien comme il faut pour les garder. On va les cloner. Selon Michel Rolland, ils sont parmi les meilleurs de la Gironde ». L’œnologue vedette et son cabinet sont les conseils attitrés de Château Guibot La Fourvieille. Enherbement dans les rangs, effeuillage à la main, taille maîtrisée, telles sont les règles. Chais équipés d’outils dernier cri et vendanges à la carte : les parcelles sont répertoriées une à une, et les états de maturité suivis au jour le jour. « On ne vendange que quand la maturité est au top. »
Culture Raisonnée ou bio ?
Henri Bourlon a repris le domaine en 1982 et s’est lancé peu après dans la culture raisonnée. « Tout le monde se moquait de moi à l‘époque, dit-il, mais plus on traitait, plus on avait de parasites. Alors j’ai supprimé peu à peu les insecticides, les herbicides, et réduit tous les traitements. » Et quand la relève, avec sa fille Brigitte et son gendre Éric, est arrivée en 2009, elle s’est orientée vers le bio pur et dur. Ils auront la certification en 2012 au terme des trois années de conversion obligatoires. En bon père de famille, Henri est dubitatif et un peu inquiet : « On prend des risques, craint-il. Avec le réchauffement du climat, on fait de bonnes récoltes depuis dix ans. Mais si le temps revient comme avant, avec des saisons humides, on risque d’en perdre. La bouillie bordelaise, ça marche ou pas… » Brigitte et Éric, eux, sont convaincus de la nécessité du bio. Le millésime 2012 sera donc bio au Château Guibot La Fourvieille. Et coup de cœur ?