
Le Guide Hachette des Vins l’avait mis à l’honneur en 1998 : Thierry Manoncourt, propriétaire de Château Figeac (1er grand cru classé), reçut cette année-là la Grappe d’or du Guide devant la foule des journalistes et des producteurs réunis pour le lancement de l’édition 1999. Ce grand monsieur, figure de Saint-Émilion depuis plus de soixante ans, s’est éteint le 27 août dernier, à près de quatre-vingt-treize ans.
En lui attribuant la Grappe d’or, la rédaction saluait le caractère et l’élégance du millésime 1995 de Figeac, coup de cœur trois étoiles, cinquantième vendange de Thierry Manoncourt. Elle mettait aussi en avant l’œuvre entière de celui qui avait redonné vie à ce cru – plus illustre au XVIIIe siècle que Cheval Blanc – qui n’était alors qu’une simple métairie du domaine.
Et pourtant : « Si je suis vigneron, c’est bien par hasard » confiait Thierry Manoncourt. Qui aurait pu prédire que ce Parisien s’installerait à Saint-Émilion ? On raconte même que son père, pour lui annoncer en 1947 qu’il allait prendre en charge le domaine, lui aurait dit : « Catastrophe, ta mère hérite de Figeac ! ». Acquis en 1892 par son arrière-grand-père Henri de Chevremont, le cru ne représentait alors qu’un simple placement destiné à diversifier le patrimoine de cette famille tournée vers l’industrie, les sciences et les techniques. Phylloxéra, dépression économique, coup d’arrêt mis cette même année à la politique de libre échange qui avait tant contribué à la notoriété et à la fortune des grands vins français à l’étranger : pourquoi miser sur le vignoble en 1892 ? Surtout celui du Libournais : Saint-Émilion n’avait-il pas été oublié par le classement de 1855 ? L’avenir n’appartenait-il pas aux vins courants, pour lesquels la demande était forte ?
La stagnation des grands vignobles se prolongeant, c’est un défi qu’a dû relever Thierry Manoncourt. Venu à Figeac pour les vendanges 1943, il se prend – à vingt-cinq ans passés – d’une passion pour la vigne. Il passe un diplôme d’ingénieur agronome. Ces connaissances scientifiques, alors peu répandues dans le milieu des propriétaires mais prisées dans sa famille, lui donneront le goût de l’innovation. Elles l’aideront à conférer toute son expression à un remarquable terroir : trois belles croupes de graves. Sur ce type de sol plus fréquent en Médoc qu’en Libournais, il expérimente avec jubilation. Merlot, malbec, cabernet franc et cabernet-sauvignon, quelles sont les variétés les plus adaptées ? Des cuvées monocépages sont réalisées, mises en bouteilles, conservées dix ans. Les cabernets (70 %) seront le cœur des vins de Figeac – un encépagement atypique sur la rive droite, mais adapté aux terrains graveleux.
Autres innovations : le semis d’herbe entre les rangs de vignes; la fermentation malolactique, aujourd’hui la règle pour les vins rouges mais peu pratiquée jusque dans les années 1950-1960 ; l’aménagement (en 1970) d’une cave profonde alors que dans le Bordelais, les chais étaient traditionnellement de plain-pied ; l’emploi de cuves Inox (dès 1971) – à la suite de Haut-Brion et de Latour – et de barriques neuves. Cet élevage coûteux dans le chêne neuf, pratiqué par tous les premiers crus classés, renforce sans doute l’aura de Figeac. Il reste mesuré : Figeac ne cédera pas à la mode des vins « bodybuildés », puissamment boisés. Enfin, le château figure parmi les premiers à systématiser l’élaboration d’un second vin : le Grange Neuve permet de renforcer la qualité du grand vin. Ce dernier devait figurer dès le premier classement de Saint-Émilion aux premiers rangs – 1er grand cru classé B. Un héritage que sa fille aînée, Laure, et son gendre Éric d’Aramon font fructifier depuis une vingtaine d’années.
Enfin, Thierry Manoncourt s’est investi dans la défense des vins de l’appellation et des grands crus. Premier jurat de la Jurade de Saint-Émilion entre 1964 et 1988, il a cofondé en 1973 l’Union des Grands Crus de Bordeaux et a voyagé activement pour ouvrir des marchés au vignoble. Sa longue vie illustre la renaissance des grands châteaux bordelais dont l’aura avait bien pâli après l’âge d’or de 1855.