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Plus connue pour ses bières, à l’instar d’autres pays septentrionaux, la Belgique voit s’investir depuis quelques années des vignerons très dynamiques. On découvre que le pays produit d’excellents flacons, dont certains sont régulièrement primés lors de concours internationaux. La Belgique, terre de vin ? On gardera en tête que la superficie globale de son vignoble n’excède pas 150 ha, à peu près la superficie de l’appellation hermitage. Un vignoble de poche et de niche, qui a de quoi attirer l’amateur curieux…



Les vignobles ecclésiastiques du Moyen Age
Si la culture de la vigne s’est largement développée au sud de l’Europe sous l’influence des Romains, il n’est pas prouvé que celle-ci se soit étendue jusqu’aux latitudes de la Belgique. En revanche, aux XIVe et XVe siècles, toutes les localités importantes du pays possèdent des vignobles. Ceux-ci sont exploités par les hôtels-Dieu – le vin est alors aussi considéré comme une boisson hygiénique – et par les abbayes, pour le culte. La production connaît ensuite un ralentissement, pour pratiquement disparaître vers la fin du XIXe siècle. Les raisons de ce déclin sont multiples : la crise financière des XVIIe et XVIIIe siècles, le refroidissement climatique observé entre les XVIe et XIXe siècles qui a rendu la culture de la vigne plus aléatoire, le développement de l’industrie brassicole et la suprématie des vignobles français qui exportent des vins à travers toute l’Europe. André Jullien remarquait ainsi dans sa Topographie de tous les vignobles connus parue en 1816, quatorze ans avant l’indépendance de la Belgique, que « ce département ne cultive ni vin, ni cidre ; on ne cultive la vigne que dans les jardins et le raisin est uniquement employé pour le service de la table. La bière est la boisson ordinaire de tous les habitants. Néanmoins on y fait un très grand commerce des vins de Bourgogne ».


Premières appellations d’origine contrôlées
Il faut attendre la période 1960-1980 pour que la viticulture reprenne de la vigueur en Belgique, sous l’effet d’initiatives locales et confidentielles. Une date marque le renouveau du vignoble belge : le 1er juillet 1997 est créée en Flandre la première appellation d’origine contrôlée de Belgique, le Hagelandse Wijn, dans le triangle Leuven, Diest, Aarschot. Suivent en 2000 l’AOC Haspengauwse Wijn en Hesbaye flamande dans le Limbourg, en 2004 les Côtes de Sambre et Meuse (Wallonie) et en 2005 l’AOC Heuvelland dans la région d’Ypres (Flandre). Il existe également des appellations pour les vins effervescents, dont les plus prestigieux sont élaborés selon la méthode traditionnelle : les Vlaamse Mousserende Kwaliteitswijn au nord (2005), les Vins Mousseux de Qualité et les Crémants de Wallonie (2008) au sud. On trouve les IGP (ex-vins de pays) Jardins de Wallonie et Vlaamse Landwijn.


Des cépages internationaux et « interspécifiques »
En matière culturale, l’enjeu est de planter des vignes adaptées au climat septentrional, peu sensibles aux maladies et à la pourriture favorisées par un milieu plus humide. En gros, il faut un cycle végétatif court, un débourrement tardif (pour éviter les gelées de printemps), une production naturelle de sucre importante (pour faire face à un ensoleillement assez mesuré entraînant un déficit en chaleur et, surtout, en lumière).
Pour faire face à ce défi, on utilise soit des cépages internationaux adaptés à des climats plus nordiques (pinot noir, pinot blanc, pinot gris, riesling, chardonnay), soit des cépages expérimentaux, plus rares ou développés pour des climats plus frais, voire des cépages interspécifiques, comme l’hélios (b), le solaris (b), le limberger (r), le bacchus (b), ou le régent (r) issu du cépage hybride chambourcin.


Des vins blancs majoritaires
Les vins belges sont en grande majorité des vins blancs. On observe de belles réussites pour des cuvées à double fermentation produites en méthode traditionnelle. Les vins rouges mettent en avant une belle fraîcheur, des taux d’alcools en général plus bas et une assez grande complexité aromatique, avec des notes variétales épicées et poivrées.

Philippe Grafé, propriétaire du plus grand vignoble de Wallonie et « pape » des cépages interspécifiques : “Un avantage de ces vins parmi d’autres ? Ils titrent aux alentours de 12 % vol. L’attrait des vins du Nord est indéniable sur le plan de la finesse et de l’élégance face à la puissance éthylique des vins du Sud”. Ces vignes possèdent également l’avantage de nécessiter moins de traitements phytosanitaires.

Autre domaine d’excellence de la production belge : les vins effervescents, élaborés selon la méthode traditionnelle (double fermentation en bouteille), à l’image de la très réputée cuvée Seigneur Ruffus du vignoble des Agaises. “Nous produisons en réalité un vin effervescent millésimé, mais sans indication du millésime. La technique de vinification est exactement la même qu’en Champagne”, précise l’ingénieur John Ruffus, caviste du domaine. Le ruffus blanc de blancs 2010, qui vient d’obtenir une médaille d’argent au concours international Chardonnay du Monde à Saint-Lager (69), s’ouvre au nez sur des notes briochées, lactées, que sous-tendent celles de fruits mûrs. En bouche il étonne par sa structure ample et grasse qui se réalise dans un très bel équilibre soutenu par l’acidité et les bulles fines. La persistance aromatique est également dans la moyenne supérieure des vins de ce type. Le domaine en chiffres aujourd’hui ? 14 ha en production, dont 1,5 ha en pinot noir, 1,5 ha en pinot meunier et 11 ha en chardonnay, 4 ha prévus en plantation et 100 000 bouteilles produites par an et entièrement vendues près d’une année à l’avance !

De l’autre côté de la frontière linguistique, à Monteberg, sur le mont Kemmel, Edward Six produit deux vins blancs, deux vins rouges et du vin effervescent. Le vignoble est planté depuis douze ans, notamment de rondo (r) et de régent (r) en rouge. “Des années comme 2011, on a même pu faire du rouge avec le pinot noir [plutôt que des vins effervescents NDLA], grâce à un printemps splendide et à l’été indien”. Actuellement, le vignoble s’étend sur 6 ha en production propre et 1,5 ha en achat de raisin dans l’AOC Heuvelland. Les vins d’Edward Six sont de très belle facture, sans prétention. La production du domaine est principalement orientée vers le blanc, comme le kerner (b) assemblé avec le müller-thurgau (b) et le siegerrebe (b). Ce vin est doté d’une belle complexité aromatique sur des notes assez intenses de pomme, de citron vert et un zeste d’épice. En bouche le vin tire plutôt sur la fraîcheur et réalise un nouvel équilibre gustatif très intéressant. Une des caractéristiques d’Edward Six est de pouvoir « jouer » sur un grand nombre de cépages et de varier ainsi les assemblages afin d’adapter au mieux ses cuvées aux aléas climatiques du millésime.

Perspectives : un vignoble en essor pour des oenophiles éclairés
Mais pourquoi se donner tant de peine, notamment avec un régime d’AOC aussi précis, pour un si petit vignoble ? Le consommateur belge est considéré comme éduqué et connaisseur de vin. « Le niveau moyen est très élevé et le Belge déguste très bien », affirme John Leroy, vinificateur du domaine des Agaises. « Nous avons créé un cercle œnologique. Les inscriptions étaient bloquées à 45 et après deux jours c’était complet ». En effet, les clubs œnologiques, les offres publiques et privées de cours de dégustation font florès. Les étagères de livres et magazines concernant le vin remplissent toutes les bonnes librairies. La logique d’appellation d’origine contrôlée s’est inscrite dans cette perspective, donnant une plus grande crédibilité et une plus grande authenticité à la production locale de vin pour un public averti.
Le vignoble belge est donc aujourd’hui en plein essor. Sa superficie est de 150 ha environ pour une production annuelle de 2 800 hl. Une étude complète et précise du ministère des Finances devrait produire un recensement exhaustif et très précis dans les mois qui viennent. Les projets d’extension du vignoble ne manquant pas, nul doute que dans les prochaines années ces chiffres risquent d’être rapidement dépassés. Le réchauffement climatique n’y est certainement pas étranger. Le développement de techniques de vinification appropriées et celui des cépages interspécifiques ou de laboratoire ont permis l’arrivée de produits qualitatifs.
La renaissance de vins légers, frais, peu concentrés est-elle une première étape avant l’apparition de vins plus « classiques », plus ambitieux et de garde ? C’est ce que semble penser Jean-Jacques Delhaye, secrétaire général de la Fédération belge des vins et spiritueux, qui croit à l’essor de vins plus structurés, grâce notamment au vieillissement en barrique, sur le modèle du très connu Wijnkasteel (littéralement “château du vin”) à Genoels-Elderen). Ce domaine a mis l’accent sur des vins classiques monocépages produits tantôt en blanc, à base de chardonnay, et tantôt en rouge, à base de pinot noir. Les blancs se structurent en trois cuvées : chardonnay wit (blanc), chardonnay blauw (bleu) et chardonnay goud (doré). Les deux dernières cuvées ont une telle intensité, une telle complexité aromatique, une structure renforcée par le passage du vin en barrique (pour la dernière), qu’elles n’ont rien à envier à des chardonnay de France. Bien entendu le prix est aligné en conséquence. Lors d’une dégustation à l’aveugle que j’avais organisée il y a deux ans, le chardonnay goud était ressorti dans le top trois de plusieurs représentants de qualité de ce cépage. En rouge, le « pinot noir rood » (rood signifie littéralement rouge) est impressionnant de finesse et d’équilibre. Les notes au nez sont d’abord subtilement poivrées, puis arrivent les fruits mûrs attendus, enfin on y distingue presque une pointe de menthol. En bouche l’équilibre est réellement parfait.

Intérêt des Champenois
Le vignoble belge est à la croisée des chemins… Et certains semblent être convaincus de son essor, comme la maison champenoise Vranken-Pommery, dont le patron liégeois, Paul-François Vranken, aurait décidé d’investir en Belgique, du côté de Liège. L’objectif ? Produire un crémant de Liège. On parle (rumeurs ou réelle information ?) de 140 ha en production , ce qui serait énorme comparé à la surface totale du vignoble belge… Par ailleurs, il y a trois ans, le chocolatier belge Galler a investi, également près de Liège, sur un quart d’hectare. Les premières vendanges ont eu lieu en octobre 2011. Nul doute que, malgré la confidentialité de la production, ce nom célèbre apportera lui aussi une certaine publicité au vignoble belge.


par Fabrizio Bucella
Docteur en science et professeur ordinaire à l’Université Libre de Bruxelles. Sommelier, spécialiste du vin belge, il étudie pour Inter Wine & Dine les marqueurs du vin.


Planches iconographiques des cépages : Schneider Anna, Mainardi Giusi, Raimondi Stefano, a cura di, Ampelografia Universale Storica Illustrata – llustrated Historical Universal Ampelography, 3 vol., L’Artistica Editrice, Savigliano 2012.

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