Des raisins blancs sur les pentes de Bandol, on ne vous croira jamais… Pourtant, au pays du mourvèdre, roi des « rouges grand soleil », un vigneron a su convaincre les incrédules : Cédric Gravier a remporté la Grappe d’argent du Guide Hachette des Vins 2012, soulignée d’un coup de cœur et deux étoiles, pour le blanc 2010 de son domaine La Suffrène.
Bandol vu d’Amérique
Sa vocation de vigneron lui est venue comme une évidence. Quand, après le bac, un intermède américain lui a montré sa voie. Le clin d’œil du destin. Aux Etats-Unis, le petit Frenchie découvrit l’admiration éperdue des Yankees pour cette beautiful old France, ses paysages, son patrimoine, son art de vivre, les plaisirs de sa gastronomie si raffinée… et ses vins si délicieux. Son avenir se trouvait sous ses pas, de l’autre côté de l’Atlantique, et il ne le savait pas. Les Américains lui ont appris d’où il venait. Au retour, il se plongea dare-dare dans l’apprentissage du métier de vigneron à Aix et à Hyères, puis à la Cadière-d’Azur. Car les grands-parents, Fortuné et Marie-Rose, possédaient quelques vignes aux abords du village. Cédric, le minot de Marseille, l’enfant de la ville, y passait ses vacances l’été, à courir entre les rangs et dans les bois, en liberté.
Fortuné portait alors ses raisins à la coopérative. Et comme fait exprès, en 1996 le contrat arrivait à échéance. Cédric était fin-prêt, ses études terminées : il reprit l’exploitation à son compte, à 23 ans. Et Fortuné, à 83 passés, chevauche encore aujourd’hui le tracteur quand il le faut.
Le domaine compte à présent une cinquantaine d’hectares, morcelés entre une centaine de parcelles, pour moitié plantées en mourvèdre, bandol rouge oblige, le reste en grenache, cinsault et carignan. Clairette, ugni blanc et sauvignon composent les blancs, qui ne fournissent guère plus de 5 % de la production. Quant aux rosés, la couleur très en vogue, ils représentent 70 %. Cédric cultive aussi un millier d’oliviers et a acquis un moulin. « La vigne et l’olivier, c’est le paysage provençal typique, dit-il, et il faut le préserver ».
Quand la clairette habille l’ugni
« Mes blancs sont des vins de soleil, des vins chaleureux », explique Cédric Gravier, «Avec mes très vieilles clairette, je travaille sur le gras ». Il compose ses cuvées à partir de la clairette et de l’ugni, à parts égales, et à sa façon bien à lui, c’est-à-dire en effectuant une macération pelliculaire des raisins de clairette dans le jus des ugnis. Ces derniers apportent le « squelette » du vin et son acidité, et la clairette avec ses peaux, la finesse et l’élégance. « La clairette habille l’ugni », résume Cédric. Aussi simple à dire que difficile à faire… Un blanc de race, décrivent les dégustateurs : « Le nez libère des arômes complexes de pêche, d’abricot, d’agrumes et de jasmin. La bouche, à l’unisson, dévoile une superbe matière, ample, persistante et fraîche, et laisse en finale le souvenir d’une rare élégance. »

A la mémoire du Bailli
Le Domaine s’appelle «La Suffrène», la vieille maison du Castellet porte ce nom sur le cadastre et Cédric en a cherché la raison. Un érudit du village, Jean Cachard, lui a soufflé une réponse : Le Bailli de Suffren, le vice-amiral de Louis XVI, l’aurait offerte à une dame de son cœur. Légende pudique, car selon la tradition, cet intrépide et glorieux marin à l’allure gargantuesque aurait plutôt été friand de ses petits moussaillons. Mais n’écornons pas la légende…
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui à La Suffrène, un minot marseillais a trouvé sa vérité. Les collines de La Cadière et les saisons de la vigne en ont fait un homme heureux. Thank you, Oncle Sam !
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