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L'histoire du beaujolais nouveau

L'acte de baptême du beaujolais nouveau ? Une simple note des contributions indirectes, en 1951. Derrière le vin et ses succès, on trouve souvent, et de longue date, l'administration fiscale. Ici, une autorisation de déblocage précoce du vin a permis l'essor des primeurs. Sur le berceau du beaujolais nouveau, une pléiade de producteurs, de journalistes, d'hommes de lettres, de gens du spectacle, de publicitaires et... de politiques. Tout un savoir-faire et un faire-savoir qui ont permis à ce vin sans antériorité ni lettres de noblesse de se faire un nom en prenant le contre-pied de ses prestigieux concurrents, misant sur sa jeunesse. Il est aujourd'hui à un tournant.

© Scope / Daniel Czap

Mythologie du vin nouveau
Les premiers vignerons du Moyen-Orient buvaient leurs vins jeunes, faute de moyens de conservation. Et si les Grecs scellaient leurs amphores, ils fêtaient le vin nouveau, au début de l'année. Ce vin dont on ouvrait les jarres lors des Anthestéries ("fête des Fleurs" en l'honneur de Dionysos) était symbole du renouveau de la nature. Quant aux Romains, s'ils prisaient les vieux crus, ils confectionnaient aussi du vinum preliganeum, "vin précoce" à base de raisins verts, destiné aux vendangeurs. Un ancêtre rustique du vin nouveau, plus proche à vrai dire du "vin bourru", ce redoutable breuvage à peine fermenté et de même usage que la piquette.
Avant le perfectionnement de la tonnellerie et la mise au point de l'industrie du verre et de la bouteille vers la fin du XVIIe s, le vin se conserve mal et se déprécie avec l'âge. Après, les vins vieux retrouvent tout leur prestige.

Les débuts modestes du beaujolais
Comparé à d'autres vignobles français, le Beaujolais fait presque figure de nouveau venu. Dans l'Antiquité, ce n'est pas là que les vétérans posent leur paquetage pour troquer le glaive contre la charrue. Au Moyen Age, la région apparaît un peu loin de tout, qui plus est en proie à des troubles féodaux. Lyon boit Lyonnais, Paris puise surtout son vin en Île-de-France. Très peu de vigne encore à la fin du XVIe s. Elle ne commence à prendre pied ici qu'à la fin des guerres de Religion, pour prospérer au XVIIe s. et surtout au XVIIIe s. Ce sont les nobles et les notables, hommes de loi ou soyeux, qui plantent, les métayers qui cultivent, selon des contrats de vigneronnage parfois encore en usage aujourd'hui. Les débouchés ? Lyon, où le beaujolais arrive dès novembre et même Paris. Mais sous l'Ancien Régime, le transport est long et onéreux : pour Paris, le vin doit gagner par charroi la vallée de la Loire. Un long trajet malgré le percement du canal de Nemours en 1723 qui évite le transbordement à Orléans. A la longueur du voyage s'ajoutent les douanes intérieures, qui doublent presque le prix du vin - sauf celui des privilégiés.

Appellation d'origine contrôlée
Au XIXe s., l'octroi largement revu à la baisse et la révolution des transports ouvrent une période faste. Le Beaujolais a sa part dans les tourments périodiques qui s'abattent sur le vignoble français, de la pyrale au phylloxéra ; il participe aussi à ses phases de prospérité. Pourtant, ses vins se confondent souvent avec les vins bourguignons - les plus modestes avec ces bourgogne-grand-ordinaire souvent issus du proche Mâconnais et du même cépage gamay. Le Beaujolais est d'ailleurs officiellement inclus dans la Bourgogne en 1935. Mais les producteurs locaux s'affirment, à travers par exemple ce Comité de propagande des vins du Beaujolais, qui a son stand au concours général agricole à partir de 1932. Et le beaujolais fait partie de la première vague des AOC en 1937.

XXe s. : des guerres, des canards et du beaujolais
Aux origines de la fortune du beaujolais nouveau, de solides amitiés de guerre. Lors de la première, Maurice Maréchal, fondateur du Canard enchaîné, se lie avec un viticulteur de Juliénas. Par la suite, toute la rédaction fait chaque automne un séjour dans ce cru à l'hôtel du Beaujolais, propriété de Victor Peyret - qui lèguera plus tard son nom à un prix qui distingue les défenseurs du vin régional. Le Canard devient l'un des premiers avocats parisiens du beaujolais.
Sous l'Occupation, de nombreux journalistes de la capitale, réfugiés à Lyon, trouvent un réconfortant refuge (et parfois des boîtes aux lettres) dans les "bouchons", ces bistrots de Lyon - même si l'on ne peut guère y servir que des 'salades tièdes de topinambours". Comment ne pas être touché par l'accueil de confrères lyonnais, comme Marcel-Eric Grancher et Henry Clos-Jouve qui fondent l'"oeuvre de la Goutte de vin pour les pauvres Parisiens repliés" ? A Lyon, pas de couvre-feu jusqu'en 1943. Et le beaujolais est moins convoité par l'occupant que le champagne...
Dès 1946, Marcel-Eric Grancher et Curnonsky fondent l'Académie Rabelais, dont la vocation est de distinguer chaque année un ouvrage célébrant le vin et la joie de vivre. Autour de ce cénacle littéraire, des écrivains (Colette, Yvan Audouard, Marcel Achard), des comédiens, des chansonniers, des dessinateurs humoristiques et de nombreux journalistes parisiens et lyonnais et des producteurs, dont un... médecin-légiste, propriétaire à Brouilly. Des sessions se tiennent au château Thivin (Brouilly).

1951 : naissance administrative du beaujolais primeur
La vinification beaujolaise permettant d'obtenir des vins rapidement prêts, depuis le XIXe s., les marchands, cafetiers et restaurateurs s'approvisionnaient dès la récolte. Pendant les années d'Occupation et de pénurie, la commercialisation des vins AOC avait été en butte à de nombreuses restrictions ; les dates de sorties étaient échelonnées. Dès 1945, l'Union viticole beaujolaise, appuyé par le député du Rhône Jean Laborde, demande la possibilité de vendre en primeur. Elle obtient satisfaction à la mi-novembre 1951. En septembre, un arrêté avait fixé au 15 décembre la date de sortie des AOC (échelonnée pendant l'Occupation et les années de pénurie). Peuvent être vendus en primeur, outre le beaujolais, les côtes-du-rhône, le bourgogne blanc et rouge grand-ordinaire, le mâcon blanc, le gaillac et le muscadet.
A l'origine, la date de sortie était établie par les services de l'INAO en fonction des vendanges. En 1967, un décret la fixe le 15 novembre, un autre en 1977, année tardive, repousse la date au 22. Finalement, en 1985, les pouvoirs publics décident d'une date flottante, le troisième jeudi de novembre, pour éviter que le 22 ne tombe un week-end. Selon les distances, les vins peuvent quitter les dépôts dès le deuxième jeudi.

Le beaujolais à la mode
Les débuts du beaujolais nouveau sont timides : 1 000 hl en 1960 ! Le concept laissait sceptiques certains négociants. Jean Tixier, natif de Villefranche et chargé d'importantes fonctions à l'agence Havas, travaille à son succès. Georges Duboeuf, qui fonde sa maison en 1964, y croit. Pierre Boisset, alors courtier chez Nicolas, incite son employeur à le mettre en avant. Le beaujolais primeur s'ancre dans les habitudes au cours de la décennie suivante. Les producteurs apprécient la formule, qui permet des rentrées d'argent précoces. En 1970, il s'en vend 100 000 hl.
Cinq ans plus tard, Le Beaujolais nouveau est arrivé, roman populaire de René Fallet, connaît un grand succès médiatique, amplifié par Bernard Pivot, Pierre Bonte et Stéphane Collaro. La même année, Gérard Ducray, député du Beaujolais et Secrétaire d'Etat au tourisme convainc Edgar Faure, Héraultais, ancien ministre de l'Agriculture et président de l'Assemblée nationale, d'accueillir au Palais Bourgon un véritable lancement, relayé par la télévision. Georges Brassens, ami de René Fallet, est le parrain du millésime 1975 ; Mireille Mathieu, la marraine. Une autre époque...
Les lancements se suivent, et le beaujolais nouveau devient planétaire. Il y a dix ans, l'ensemble du vignoble a produit plus de 1 400 000 hl du millésime 1998 et en a exporté près de 800 000 hl. Le primeur représentait la moitié de la production.

Un nouveau modèle à trouver ?
Cette euphorie est retombée. Le millésime 2007 n'a engendré que 950 000 hl dans tout le Beaujolais, et le primeur ne représente plus que 360 000 hl. A l'export, 400 000 hl ; le beaujolais nouveau 2007 a baissé de 22 % par rapport au millésime précédent.
Le "nouveau" est donc en crise. Ce qui a fait sa force fait aussi sa faiblesse : le vin nouveau est éphémère. Un rite ? Sans doute, mais fugace, à l'image du muguet du 1er mai. Et peut-être précaire. Le nouveau consommateur est arrivé, détaché et versatile. Une nouveauté chasse l'autre. Le beaujolais nouveau, fils des Trente Glorieuses, résistera-t-il à la morosité inquiète qui stagne dans nos rues où ferment les bistrots ? Héritier de traditions collectives et de sociabilités d'un autre âge, survivra-t-il dans l'air confiné d'une modernité individualiste ? Né dans une certaine atmosphère bachique, résistera-t-il à un certain hygiénisme ambiant ? Il commence à intéresser des pays lointains, comme la Russie et la Corée du Sud, et retrouve parfois d'anciens publics (la Grande-Bretagne par exemple).
Malgré les incertitudes actuelles, on ne peut que saluer les succès économiques du beaujolais nouveau : il a su trouver son public en imposant une image plébéienne à une époque où la consommation populaire amorçait sa décrue inexorable, et se tourner vers l'export dans les années où la concurrence, alors limitée à l'Europe, était déjà lourde de menaces. Il a fait connaître la région. Le modèle économique, peut-être à revoir, n'était pas si mal trouvé...

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